Wonder Woman : bondage, sadomasochisme et libération !

18 juillet 2016,  par  William Blanc

 

Du bondage dans des comic-books de l'âge d'or aussi populaires que ceux mettant en scène Woman Woman ?!

Voilà qui ne manque pas d'étonner, surtout lorsque l'on sait que ce type de publication était initialement destinée aux enfants. Il suffit pourtant d'ouvrir un numéro de Sensation Comics pour voir l'héroïne au lasso (où l'une de ses partenaires des Holliday Girls) être attachée par des chaînes ou bâillonnée.

Ces scènes sont tellement présentes que Tim Hanley, l'auteur du livre Wonder Woman unbound, en a même fait des statistiques. Il en résulte que sur les dix premiers numéros de Wonder Woman (été 1942 - automne 1944), les scènes BDSM (Bondage, Domination, Sado-masochisme) couvrent en moyenne 17% des cases !

 

Moulton Marston William (scénario), Peter Harry G. (dessin), Wonder Woman #5, juin-juillet 1943.

 

Comment expliquer ce phénomène ? Certains ne manquent pas d'y voir un sous-texte pornographique et sadomasochiste, comme Marek Wasilelewski dans le Routledge Companion to Science Fiction.

À l'instar de Batman et de sa relation ambiguë avec Robin, Wonder Woman serait un moyen pour son créateur, William Moulton Marston, d'exprimer ses penchants de manière voilée, d'autant qu'à l'époque, il vit une relation polyamoureuse avec sa femme Sadie Elisabeth Holloway et son amante Olive Byrne.

Pourtant, il faut aller plus loin que cette explication simpliste qui pourrait figurer dans les bonnes pages de Rhââ Lovely chères à Marcel Gotlib.

Tout d'abord parce que, selon des témoignages de première main recueillis dans The secret history of Wonder Woman de Jill Lepore, William Moulton Marston ne s'adonnait pas à des pratiques BDSM. Lui-même a expliqué que son comic-book n'avait rien de sadomasochiste tout en avançant à son éditeur, Max Gaines (propriétaire de All-American Publications qui sera racheté en 1945 par DC Comics) que "les femmes adorent [sic] la soumission – être attachées."

Double discours ? Non, car il faut distinguer nettement dans les épisodes de Wonder Woman de l'âge d'or deux types de domination-soumission.

La première est très fréquente dans les autres comics : elle est exercée sur les super-héros par leurs adversaires. Ils sont généralement assimilés, par jeu d'association, à des nazis représentés comme des barbares féodaux qui enferment et torturent leurs victimes dans d'immenses donjons rappelant évoquant l'inquisition. Cette image survivra bien après la guerre, comme l'a montré le très bel article de Patrick Pecatte. Il suffit de regarder une couverture de Captain America Comics de l'âge d'or (dont nous avons déjà parlé ici) pour s'en convaincre.

Tim Hanley montre aussi à travers ses séries statistiques, que les scènes de bondages sont également visibles dans les premiers épisodes de Captain Marvel (Shazam).

 

Kirby Jack, Simon Joe, Captain America Comics #3, mai 1941.

 

Ces scènes ont un sens. En se libérant, ou en libérant les victimes des super-vilains (généralement des femmes ou des jeunes sidekicks sans défense) les héros montrent leur capacité à incarner le modèle de l'homme américain moderne qui s'émancipe des liens de la dictature "médiévale" nazie ou japonaise.

Dans Wonder Woman, ce sous-texte est d'autant plus présent que, comme nous l'avons vu dans un précédent article du carnet, l'héroïne au lasso représente le futur démocratique et féministe de l'Amérique auquel s'oppose la barbarie machiste du dieu Mars, allié des nazis.

Ce lien est encore plus évident lorsque l'on sait que les proches de Marston et l'équipe créative de Wonder Woman ont tous baigné dans une culture féministe où il était courant de montrer sur des affiches militantes des femmes se libérant des chaînes de la domination masculine. La mère d'Olive Byrne fut ainsi emprisonnée pour avoir milité pour le droit à la contraception en 1917. Harry G. Peter, dessinateur de la plupart des aventures de Wonder Woman durant l'âge d'or, a lui-même illustré dans les années 1910 The Modern Woman, un journal proche du mouvement des suffragettes américaines militant pour le droit de vote des femmes. Il a par ailleurs été proche de la cartonniste féministe Lou Rogers et s'inspirera, comme l'a bien montré Jill Lepore, d'un de ses fameux dessins de 1912 pour représenter Wonder Woman se libérant des liens de la "domination masculine", des "discriminations" et du "puritanisme".

 

A gauche : Rogers Lou, "Tearing off Bonds", Judge, 19 octobre 1912. A droite, Peter Harry G pour "Why 100.000 Americand Read Comics", American Scholar, #13, 1943-1944.

 

Cette thématique est également présente dans une rubrique "les Wonder Woman de l'Histoire" ("Wonder Women of History"), qui, à partir de Wonder Woman #1, décrit, dans chaque numéro, la vie de personnalités ayant combattu pour le droit des femmes. Susan B. Anthony (1820-1906) est ainsi montrée dans Wonder Woman #5 (juin-juillet 1943) en train de libérer une femme de ses chaînes.

 

Wonder Woman #5 (juin-juillet 1943). La rubrique "Wonder Women in History" est pilotée par Alice Marble, une championne de tennis, et sans doute coécrit par Dorothy Roubicek, la première femme éditrice de DC Comics qui a inventé la kryptonite

 

Mais le bondage peut aussi être exercé par Wonder Woman. La pratique est même centrale dans la vie de la société amazone dont elle est originaire. Cette fois, il ne s'agit plus dénoncer une forme d'oppression, mais au contraire, pour Marston, de célébrer une capacité inhérente aux femmes. En effet, selon les théories psychologiques qu'il a énoncées dès les années 1920, les individus de sexe féminin sont plus à même de se soumettre à une autorité bienveillante et aimante (elle aussi féminisée).

C'est pour cela qu'elles sont capables d'apprendre et à progresser, à l'inverse des hommes trop habitués à obéir sous la contrainte ou à se faire obéir en usant de violence. Voilà pourquoi la société des amazones est décrite comme plus évoluée par William Moulton Marston.

Rien n'illustre mieux ce "bondage progressiste" que l"île de la réhabilitation ("reform island") située juste à côté de l'île du Paradis ("paradise island") dirigée par la mère de Wonder Woman. À la différence de Batman et de Superman, qui punissent de manière expéditive les super-vilains pour leurs mauvaises actions, Wonder Woman, plus évoluée, leur propose de modifier leur comportement violent afin de les réintégrer plus tard dans la société.

Pour cela, elle les emmène sur l'île de la réhabilitation comme c'est le cas pour Paula von Gunther. Ancienne espionne au service des nazis, elle est rééduquée par les amazones avant de devenir dans Wonder Woman #4 (novembre 1942) l'une d'entre elles et de travailler pour le bien commun. Pour William Moulton Marston, la domination à une force bienveillante pavait la voie de l'utopie matriarcale du futur.

 

Moulton Marston William (scénario), Peter Harry G. (dessin), Wonder Woman #5, avril-mai 1943.

 

C'est un autre psychologue, Fredric Wertham, qui finit par menacer l'existence de Wonder Woman. William Moulton Marston est mort en 1947, la guerre est terminée et avec elle a pris fin une période d'ouverture. Les femmes ont pu s'engager massivement dans l'armée (sans combattre), occuper des emplois réservés aux hommes et créér leur propre ligue professionnelle de baseball afin de pallier au manque de joueurs masculins.

Confrontés à la crainte du communisme, nombre d'hommes politiques américains voient les valeurs familiales chrétiennes comme un rempart face à la menace soviétique et athée. La peur des rouges (la "red scare") se double ainsi d'une campagne homophobe et sexiste virulente (la "lavender scare"). Les femmes sont priées, après avoir participé activement à l'effort de guerre, de retourner à leurs fourneaux.

Les comics ne sont pas épargnés et sont vite accusés de promouvoir des valeurs trop progessistes pour une Amérique en proie à la fièvre maccarthyste. Après la mort de Moulton Marston en 1947 et le changement de l'équipe créative,  des modifications sont déjà perceptibles. La couverture de Sensation Comics #94 (la première a ne pas avoir été réalisée par Harry G. Peter) représente l'héroïne gratifiée d'une plastique soudain bien plus sexualisée dans les bras de Steve Trevor.

Cette image inverse totalement le propos de Marston qui aimait au contraire représenter les hommes secourus par l'amazone. Au même moment, Wonder Woman est reprise en main par Robert Kanigher. Celui-ci déteste les idées de Moulton Marston et transforme vite son personnage en une femme traditionnelle, qui devient à tour de rôle top-modèle ou babysitter. Il supprime peu à peu les Holliday Girls et la rubrique Wonder Women of History.  

 

Hasen Irwin (dessin), Sensation Comics, #94, novembre-décembre 1949.

 

Mais l'attaque la plus dure viendra de Fredric Wertham. Convaincu que les comics pervertissent la jeunesse et leur enseignent des mœurs propres à dissoudre la famille et l'autorité parentale (ultime rempart contre le communisme) il ne cesse de militer pour leur interdiction.

Pour convaincre les autorités, il écrit en 1954 un livre, Seduction of the Innocent, dans lequel il explique que Batman et Robin, vivent, selon lui, une relation de type pédérastique (un mythe qui aujourd'hui encore a la vie dure). Mais c'est Wonder Woman qui attire le plus ses foudres :

"L'équivalent lesbien de Batman se trouve dans les histoires de Wonder Woman" explique-t-il avant de continuer plus loin : "[les femmes dans les comics] ne travaillent pas. Elles ne bâtissent pas de foyer. Elles n'élèvent pas de famille. L'amour maternel est totalement absent… il a des aspects lesbiens même quand Wonder Woman adopte une jeune fille."

Savoir si Wonder Woman a eu des accents lesbiens ou non mériterait un article en soi. Il est vrai que, dans Sensation Comics #27 (mars 1944), l'héroïne au lasso porte secours à une jeune femme au prénom évocateur de Gay (terme désignant depuis les années 1920 les lesbiennes) qui tente de se suicider.

En expliquant qu'elle manque surtout "d'amusement", elle la confie à Etta Candy et aux Holliday Grils qui lui apprennent à "s'amuser". Ce qui est certain, c'est que William Moulton Marstion encourageait chaque individu à avoir une vie sexuelle accomplie, quelles que soient ses orientations. Un parti pris que ne pouvait supporter une Amérique en pleine fièvre maccarthyste.

Dans la foulée de la publication du livre de Wertham et sous la pression d'une commission d'enquête sénatoriale, la plupart des éditeurs de comics décident d'adopter en 1954 le Comic Code qui oriente fortement le contenu de leurs publications. Celles-ci doivent désormais "mettre l'accent sur la valeur du foyer et sur le caractère sacré du mariage" alors que les images relevant de la "perversité" sont formellement interdites.

Wonder Woman se remettra difficilement de ces attaques et de l'adoption du Comic Code. Ses aventures édulcorées survivront néanmoins tant bien que mal jusqu'à ce que, à la fin des années 1960, à la faveur d'une nouvelle vague féministe et de libération sexuelle, elle redevienne une égérie de l'émancipation féminine.

Quant au bondage, il reste fortement associé à l'héroïne au lasso, sans avoir la signification complexe que lui donnait Marston. En témoigne le projet jamais abouti de Frank Miller et de Bill Sienkiewicz de réaliser en 2005 un Wonder Woman : Bondage dont seule une esquisse a fuité sur la toile.

 

 

Vous pouvez retrouver les oeuvres originales relatives à Wonder Woman sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

William Blanc

2 commentaires
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William
William

Merci Arpagon

Posté le: 21/11/16 09:13
Arpagon
Arpagon

excellent !!

Posté le: 21/11/16 08:30