Les Ragnaroks de Thor

30 novembre 2017,  par  William Blanc

 

The hammer of the gods
W'ell drive our ships to new lands
To fight the horde, and sing and cry
Valhalla, I am coming!

Led Zeppelin - Immigrant Song

  

Simonson, Walter (scénario et dessins), Ragnarok, 1, juillet 2014.

 

Dans la mythologie viking, le Ragnarok est l'épisode final du monde ancien durant lequel les dieux d'Asgard (notamment leur souverain, Odin, et son fils, le dieu du tonnerre Thor, pour ne citer que les plus connus) voient leur monde s'écrouler sous les coups d'une armés de géants conduits par le dieu Loki et ses trois enfants, le loup Fenrir, la déesse Hel et le "serpent de Midgard" Jörmungand. Thor meurt en affrontant le gigantesque reptile dont les anneaux enserrent le monde, comme le raconte le texte de la Völuspá (ou "Dit de la Voyante") retranscrit dans l'Edda poétique (XIIIe siècle) traduit ici par l'historien Régis Boyer :

 

Le fils d'Ódinn s'en va / Tuer le serpent,
Occit en courroux / La sentinelle de Midgardr ;
Tous les hommes vont / Déserter leur demeure ;
Le fils de Fjörgyn/ Epuisé, recule
De neuf pas devant la vipère / Sans craindre la honte

 

Thor représenté dans un mansucrit islandais enluminé du XVIIIe siècle

   

Après la mort du dieu du tonnerre et la fin d'Asgard, le monde, dit le texte, renaîtra et sera repeuplé par deux humains survivants, Líf and Lífþrasir. Ces épisodes, sans doute influencés en partie par l'eschatologie chrétienne, ont longuement inspiré les artistes, des peintres du XIXe siècle aux illustrateurs du XXe siècle (notamment grâce au succès des opéras de Wagner), tel l'Allemand Emil Doepler.

 

Thor face au serpent de Midgard, par Emi Doepler, 1905.

   

Au début, les auteurs de comics s'intéressent peu aux légendes nordiques. Celles-ci renvoient trop au régime nazi dont les dirigeants étaient fascinés par les mythes germaniques. Nous avions d'ailleurs rappelé dans un précédent article que, dans certains des premiers comics de l'âge d'or, le dieu du tonnerre viking était clairement associé au IIIe Reich, notamment dans Adventure Comics #75 réalisé par Jack Kirby et Joe Simon en juin 1942 (pour en savoir plus, cliquez sur ce lien). 
    
C'est justement le même Kirby qui, vingt ans après, remet en selle, avec l'aide de Stan Lee et son frère Larry Lieber, le dieu du tonnerre dans une version modernisée, largement inspiré du mythe arthurien et dépouillé de toute allusion raciste dans Journey into Mystery #83 (août 1962). Ce comic-book développe rapidement un supplément éducatif, "Tales of Asgard", destiné à décrire pour les jeunes lecteurs la mythologie nordique. Le Ragnarok est y dépeint par Kirby en mai 1966 dans Thor #128. Mais il n'est pas question de l'intégrer au récit principal mettant en scène les exploits du dieu Thor dans le monde contemporain au côté notamment de Captain America.

 

Kirby, Jack (dessins), Thor, 128. Le Ragnarok, comme si vous y étiez.

    

En fait, Jack Kirby souhaite se détacher rapidement des légendes nordiques pour proposer sa propre mythologie. Ce sera chose faite lorsqu'il quittera Marvel Comics pour DC et qu'il crée le Quatrième Monde au début des années 1970 (en octobre de cette année dans Superman's Pal Jimmy Olsen #133) dans lequel la planète des nouveaux dieux (les "New Gods"), New Genesis, apparaît après la destruction des anciennes divinités que l'on comprend être, en filigrane, les idoles vikings. Sous la plume de l'artiste, le mythe européen d'Asgard, né sur le Vieux monde au Moyen âge, fait place à une légende nouvelle, créée elle sur un nouveau continent.  

 

Kirby Jack (scénario et dessins), The New Gods, 1, février-mars 1971. Jack Kirby commence son récit avec la destruction des anciens dieux. Remarquons la forte ressemblance entre cette image et celle dépeignant le Ragnarok dans Thor #128.

 

Mais la vieille mythologie viking n'a pas dit son dernier mot. La première mise en scène complète du Ragnarok dans les aventures de Thor a même lien quelques années après la création du Quatrième Monde par Kirby. À cette époque, la fantasy commence à percer dans les comics et pousse certains auteurs à s'intéresser de plus près aux légendes du Moyen âge. Ce sont justement deux des pionniers du genre médiéval fantastique chez Marvel, Roy Thomas et John Buscema, déjà remarqués pour leur travail sur Conan (nous en parlions ici) qui, en 1978 pour les numéros 272-278 de Thor, décident de mettre en scène le Ragnarok. Néanmoins, les auteurs ne se contentent pas de suivre à la lettre le texte original. La franchise Thor est bien trop juteuse pour mettre fin aux aventures du dieu du tonnerre et détruire Asgard. Aussi Roy Thomas opère-t-il une pirouette scénaristique dont les comics ont le secret : dans cet arc narratif, le roi des dieux, Odin, a mis en scène une fausse apocalypse sous la forme d'une illusion complexe pour obliger les maîtres du mal, Hela en tête, à se découvrir et à tomber dans un piège. Thor lui-même a été remplacé un bref instant par un humain qui usurpe son pouvoir et meurt à sa place face au Serpent de Midgard. Ces contorsions n'empêchent pas Buscema de livrer de superbes pages montrant la fin annoncée des dieux, comme vous pouvez les voir ci-dessous :

 

Buscema, John (couverture), Thor, 237, juillet 1978. Thor face au serpent de Midgard.
Thomas, Roy (scénario), Buscema, John (dessins), Thor, 237, juillet 1978. Loki annonce la venu du Ragnarok et la venue du serpent de Midgard.

    

Parmi les épisodes du Ragnarok, le combat entre Thor et le serpent Jörmungand est certainement celui qui fascine le plus. Sans doute évoque-t-il à la perfection nombre de combats entre un preux et un dragon (une "sauroctonie") dont l'Antiquité, le Moyen âge et l'époque contemporaine sont très friands (voyez par exemple Le Hobbit de J.R.R. Tolkien). C'est sans doute Walter Simonson qui produit l'une des meilleures adaptations de ce choc plus grand que nature dans The Mighty Thor #380 (juin 1987) composé presque exclusivement d'illustrations pleine page (sauf une double page et quatre bandes finales) rendant justement hommage au caractère épique de cet affrontement.

 

Simonson, Walter (scénario et dessins), The Mighty Thor, 380, juin 1987. Une magnifique double page. 
Simonson, Walter (scénario et dessins), The Mighty Thor, 380, juin 1987. Deux images pleine page, face à face, montrant le combat entre le serpent titanesque et le héros.
Simonson, Walter (scénario et dessins), The Mighty Thor, 380, juin 1987.

   

 

Trente ans après, ce comic-book reste bluffant. L'antagoniste de Thor, loin d'être un monstre muet, est un personnage à part entière dont le lecteur ressent à la fois la fureur et la peur (exactement comme le dragon Smaug dont se joue Bilbo le Hobbit). Cette réussite s'explique aussi certainement par la passion de Walter Simonson pour les mythes vikings, comme il l'a expliqué en 2015 au site Bam ! Smack ! Pow ! :

 

     J'ai découvert la mythologie nordique à l'âge de neuf ou dix ans. Mes parents possédaient un vieux livre racontant ces légendes avec un luxe de détails, en citant notamment l'Edda Poétique. J'ai aimé cela immédiatement, et je l'ai lu et relu maintes fois.

   

Malgré un succès indéniable, cette représentation du combat ultime entre Thor et Jörmungand marque pourtant le chant du cygne du travail de Walter Simonson sur le comics Thor qu'il laisse par la suite à Tom DeFalco. Il revient néanmoins en 2014 à son héros pour le compte d'un éditeur indépendant. Les premières pages reproduisant le combat entre le dieu du tonnerre et le serpent titanesque constituent hommage direct (et une suite officieuse) à Thor #380. La suite, néanmoins, s'éloigne de l'arc narratif de Marvel Comics. On y voit Thor, squelette vivant revenu d'entre les morts, évoluer après le Ragnarok dans un univers de fantasy sombre.

 

Les couvertures de The Mighty Thor #380 et Ragnarok #1, réalisées toutes deux par Walter Simonson, mises côté à côte.

   

Les créateurs récents s'éloignent de plus en plus de la légende traditionnelle pour associer la fin du monde nordique à des événements politiques contemporains. Dans le film Thor: Ragnarok (2017) qui contient au passage de très nombreux hommages graphiques à Jack Kirby et Walter Simonson, l'apocalypse n'est plus annoncée par la venue de Jörmungand, mais par celle de la déesse de la mort Hela. Parce qu'elle voulait que les dieux d'Asgard règnent d'une main de fer sur l'univers, celle-ci fut jadis bannie par son père Odin qui a préféré gouverner en bonne entente avec les autres peuples du cosmos. Revenue d'exil, elle impose un régime de terreur à son ancienne patrie. Finalement, menés par Thor et et Loki, les asgardiens fuient leur royaume détruit par l'ambition de la déesse de la mort pour rejoindre la Terre.
 

Cette fin du monde ressemble diablement à la situation politique actuelle des États-Unis (et plus largement d'une partie du monde occidental). Plutôt qu'une société ouverte sur le monde, nombre de pays, dont l'Amérique, ont vu l'arrivée au pouvoir de dirigeant souhaitant rétablir une vision impériale et fermée de leur pays. Il s'agit, pour beaucoup d'entre eux, Donald Trump en tête, de retrouver un temps durant lequel les nations occidentales régnaient sans partage sur le monde. Hela est construite à leur image. À peine arrivée à Asgard, elle se rend directement au palais et détruit la fresque de la coupole – où l'on peut voir Odin négociante des traités avec d'autres peuples, comme les géants à la peau bleue – pour découvrir celle cachée en dessous qui avait été réalisée dans une époque lointaine pour célébrer une Asgard conquérante et militariste. Mais ce "Make Asgard Great Again" d'Hela est une quête morbide sans issues. Loin de convaincre les vivants, la fille maudite d'Odin s'appuie uniquement sur une armée de morts-vivants sans conscience. 

 

Thor : Ragnarok (2017). La première fresque, image d'une Asgard pacifique.
Thor : Ragnarok (2017).
Thor : Ragnarok (2017). La seconde fresque, réalisée bien avant celle qui la recouvre et qui célèvre une Asgard impérialiste.


  

 Le parallèle entre Trump et Hela est clairement assumé lorsque, après avoir massacré les soldats d'Asgard fidèle à son père, la déesse de la mort s'exclame :

 

Tous ces bons soldats mourant pour rien, parce qu'ils n'ont pas su voir le futur. TRISTE ! (Good soldiers dying for nothing. All because they couldn't see the futur. SAD !)

 

L'actrice Cate Blanchett n'appuie pas longuement sur le dernier mot de sa tirade par hasard. Le terme "SAD" apparaît régulièrement à la fin des tweets de Donald Trump (c'est même le troisième mot qu'il emploie le plus souvent).


Face à la déesse de la mort, les Asgardiens laissent donc leur monde s'écrouler et partent vers la Terre. Ils reproduisent là le récit classique des pères fondateurs américains qui ont fui les persécutions en Europe pour créer une nouvelle nation dans un monde neuf. Cette fin n'est pas sans rappeler celle du film Logan (nous en parlions ici) où les jeunes mutants finissent par quitter les États-Unis devenus un cauchemar raciste et capitaliste. Pour les auteurs de Thor : Ragnarok, l'arrivée de Donald Trump sonne comme la fin d'un monde, celui du rêve américain progressiste. Sauf peut-être dans les cases des comics.  

 

Vous pouvez retrouver les œuvres consacrées à Thor sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

 

William Blanc

4 commentaires
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William
William

Désolé Fazo ;-) ... je suis en train revoir le précédent article sur Thor et, qui sait, j'ajouterais peut-être d'autres éléments à celui-là plus tard.

Posté le: 09/12/17 10:30
fazo
fazo

Jourstou nu sirplai ed souv eril ! autant le répéter à l'envers ! cela à le mérite d’offrir une phonétique nordique ! TOP TOP mais limite court mon William ; )

Posté le: 08/12/17 18:34
William
William

Merci Difool... ;-) Toujours un plaisir de lire vos sympathiques commentaires !!!

Posté le: 07/12/17 08:45
Difool
Difool

Toujours un plaisir de vous lire !

Posté le: 07/12/17 08:34