Jack Kirby : l'antre du démon

10 octobre 2017,  par  William Blanc

 

    De Jack Kirby dont nous fêtons actuellement le centenaire de la naissance, le grand public ne retient souvent que les années 1960 et sa collaboration fructueuse avec Marvel Comics et Stan Lee qui amena à la création des Quatre Fantastiques, de Hulk, de Thor, des Vengeurs ainsi qu'à la réapparition de Captain America. Mais en 1970, le "King", comme on le surnomme, entre en conflit avec sa maison d'édition qui refuse de lui reconnaître les pleins droits sur ses créations. C'est la rupture puis le départ chez le concurrent, DC Comics qui, trop content d'accueillir en son sein l'homme qui a sans doute le plus contribué au succès de Marvel dans les années 1960, lui laisse carte blanche pour créer des récits complets de super-héros. Ce sera le Quatrième monde, comprenant quatre comics différents :  Superman's Pal Jimmy Olsen, The New Gods, The Forever People et Mister Miracle. C'est une réussite artistique indéniable dans laquelle Kirby, fils d'immigré juif, règle ses comptes avec le nazisme (à travers la figure du super-vilain Darkseid et de son monde d'Apokolips), mais un échec commercial.

 

Kirby Jack, The Demon, 1, septembre 1972.


    

Face à cela, DC Comics se décide à reprendre la main afin de cadrer l'immense créativité de Kirby dans un produit qui, pense-t-on, plaira au grand public. Très vite, on décide de se tourner vers l'occulte contemporain (ce que l'on appelle aussi aujourd'hui la fantasy urbaine), sans doute pour faire pièce au Docteur Strange de chez Marvel (qui connaît au même moment un grand succès comme nous l'évoquions ici), mais aussi au comics Vampirella (publié par Warren Publishing depuis 1969) et à Tomb of Dracula (publié par Marvel depuis 1972). Le succès des comics de fantasy comme Conan, publié depuis 1970 (toujours chez Marvel) a certainement joué. Bref, il fallait que DC rattrape son retard et propose un personnage qui évoque à la fois une imagerie médiévale et occulte, un être inquiétant qui ressemble aux nouveaux anti-héros qui, à la même époque, commençaient à faire leur apparition dans le 9e art américain. Le thème n'inspire pas de prime abord Kirby. Pourtant, un soir, l'homme se met au travail en rentrant d'un dîner au restaurant avec sa famille et son assistant Mark Evanier, comme le raconte ce dernier en 2008 :
 

"Une heure après [avoir fini de manger], Jack sortit une pile de réimpression de Prince Valiant, le strip de presse classique d'Hal Foster. Il les feuilleta jusqu'à retrouver la scène dont il se souvenait, durant laquelle Valiant se déguisait en enfilant une peau d'oie autour de sa tête pour créer un masque grotesque – une image mémorable que Jack (et la plupart des lecteurs du strip) avait gardée à l'esprit depuis des décennies. […] Il se mit immédiatement au travail et dessina le premier portrait du Démon."

 

Foster Harold, Prince Valiant, 25 décembre 1937. Le déguisement de Prince Valiant sert d'inspiration directe au personnage de Jack Kirby.

   

Etrigan le démon, a tout de l'anti-héros occulte. Habitant le corps de Jason Blood, il apparaît sans que celui-ci ait le moindre contrôle pour rendre la justice dans Gotham City. Mais, comme Mark Evanier le raconte, c'est un classique de la bande dessinée de presse, Prince Valiant, créer en 1937, qui sert de source à Kirby. À l'instar de Valiant, le héros de ce strip, Jason Blood, est en réalité un chevalier arthurien. Par le passé, il a fréquenté la cour de Camelot et le mage Merlin qui l'a pourvu de son démon familier. En incluant cet élément dans l'historique de son personnage, Jack Kirby reproduit en plus sombre ce qu'il avait fait avec le super-héros Thor, créé pour Marvel comics en 1962 (nous en parlions ici). Là aussi, un être venu d'un passé médiéval mythique (le dieu nordique du tonnerre) hantait un homme contemporain (Donald Blake, un médecin). Mais surtout, Kirby rendait hommage à l'une des bandes dessinées les plus influentes de la première moitié du XXe siècle.

Avec Flash Gordon (1934) d'Alex Raymond ou Tarzan (commencé en 1929 par Hal Foster, mais continué par Burne Hogarth en 1937), Prince Valiant, publié comme les deux précédentes dans les pages couleurs des éditions dominicales de la presse (à la différence des comics qui, eux, était édité dans des fascicules à part) a été une source de fascination (et parfois d'envie) pour les premières générations d'artistes de comics. Jack Kirby a ainsi, avec son compère Joe Simon, imité une pleine page d'Harold Foster pour créer la couverture de Red Raven #1 (août 1940). Plus tard, il n'hésitera pas à se moquer de Prince Valiant dans un des premiers épisodes de Captain America (comme nous le racontons dans Le Roi Arthur, un mythe contemporain, notamment p. 414-416).


    L'épisode "démoniaque" de Prince Valiant, durant laquelle le jeune chevalier se déguise en créature infernale pour terroriser des brigands qui utilisent eux-mêmes la peur pour commettre leurs méfaits, publié entre décembre 1937 et janvier 1938, rappelle furieusement un autre chevalier, des temps modernes cette fois, qui, à partir de 1939, utilise un déguisement effrayant pour effrayer les gangsters. Un simple coup d'œil à Valiant survolant un regroupement de brigands, sa cape flottant au vent et dominant la scène comme d'immenses ailes de chauves-souris, montre en effet à quel point il a pu servir d'inspiration au Batman de Bob Kane, dont les origines sont décrites pour la première fois dans Detective Comics #33, en novembre 1939. Il est également possible que ces deux récits se soit mutuellement inspiré des aventures d'autres vengeurs masqués retournant contre les criminels la peur qu'ils inspiraient à leurs victimes : The Shadow, héros de romans pulps créé en 1930, mais aussi le Judex français, créé par Louis Feuillade en 1916 (voir à propos de cette filiation le livre de Xavier Fournier, Super-héros, une histoire française, p. 68-73).

 

Foster Harold, Prince Valiant, 1er janvier 1938.
Kane Bob, Detective Comics, 29, juillet 1939. La case à droite dans laquelle on voit Batman traverser une fenêtre toute cape dehors ressemble à s'y méprendre à celle d'Harold Foster montrant Prince Valiant dans une situation similaire dans le strip du 25 décembre 1937.

   

Néanmoins, il ne faudrait pas croire que Jack Kirby se contente, avec The Demon, d'imiter Harold Foster. Les temps ont changé. Les strips de presse destinés à un très large public dans une Amérique encore très puritaine, ne montraient généralement pas la magie comme une force réelle. Valiant se déguise en démon et fait croire à des bandits superstitieux qu'ils se battent contre une créature infernale. Au début des années 1970, les jeunes générations, rejetant le moralisme chrétien de leurs parents (et de leurs grands parents), n'hésitent pas à lire des récits mettant en scène des créatures maléfiques comme l'alter ego de Jason Blood. Celui-ci annonce, plus de vingt ans avant, Hellboy créé par Mike Mignola pour le San Diego Comic-Con Comics #2 (août 1993). Kirby continue aussi avec The Demon de traiter des thématiques qu'il avait abordées dans Le Quatrième Monde. Nombre des aventures de Jason Blood sont en effet un prétexte pour l'opposer à des savants fous portants des uniformes allemands et pratiquants des expériences interdites sur des cobayes humains, comme le terrible Baron Von Evilstein qui rappelle évidemment le médecin nazi Josef Mengele. Pareillement, l'Europe décrite par Kirby ressemble à un continent féodal peuplé de sorcières, de sociétés occultes et de tyrans quasi-féodaux (comme le principal Némésis des Quatre Fantastique, le Docteur Fatalis, créé par Kirby et Stan Lee en 1962). L'auteur règle ici ses comptes avec le vieux continent et ses pogroms qui ont fait fuir ses parents au début du XXe siècle.

 

Kirby Jack, The Demon, 11, août 1973.

 

The Demon, sous la plume de Kirby, ne connaît pas le succès escompté et est interrompu après seize numéros en 1974. En quarante ans, le personnage réapparaît pourtant plusieurs fois, notamment dans l'excellente mini-série des Demon Knights (2011-2013) qui décrit les aventures de plusieurs super-héros de DC Comics (Etrigan, mais aussi Madame Xanadu et le Shining Knight, un autre héros de DC venu de Camelot créé dans les années 1940 mais féminisé depuis le milieu des années 2000) dans un Moyen âge arthurien imaginaire. Un retour aux sources en somme, marqué par la fantasy, genre qui, à l'écran, comme dans les comics, prend de plus en plus d'importance, comme le montre le succès récent de l'excellente série Rat Queens, commencée en 2013.

 

Tony Daniel (couverture), Demon Knights, 2, décembre 2011.

 

Vous pouvez retrouver les œuvres de Jack Kirby sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

 

William Blanc

4 commentaires
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William
William

Merci Fazo... content que cela vous plaise... ;-) Et rendez-vous pour le prochain épisode !!!

Posté le: 20/10/17 10:49
fazo
fazo

Bombastique ce carnet, trop de chose à dire et pas assez de temps mon très cher william, mais une révérence, encore... je commence à en perdre mes cheveux ; )

Posté le: 20/10/17 01:52
William
William

Hello Zibbhebu... et encore, je suis loin d'avoir parlé de tout. Foster, comme Hogarth ou Raymond, ont exercé une ENORME influence sur le monde des comics. D'autant que Foster a travaillé près de 35 ans sur son strip, sans jamais s'arrêter et sans que la qualité ne baisse. A ce niveau là, ce n'est plus du talent, c'est juste inhumain ;-) Faudrait que je fasse un papier sur la question d'ailleurs.

Posté le: 12/10/17 17:32
Zibbhebu
Zibbhebu

Harold Foster est l'un de mes dieux mais je n'aurais jamais imaginé qu'il avait exercé une telle influence sur les dessinateurs de super-héros/vilains. Merci pour cet article.

Posté le: 12/10/17 17:27