In Zizanion 's collection
Jerry Spring - Les 3 barbus de Sonoyta (t.8 pl. 19) by Jijé - Comic Strip
880 

Jerry Spring - Les 3 barbus de Sonoyta (t.8 pl. 19)

Comic Strip
1959
Ink
40 x 29.6 cm (15.75 x 11.65 in.)
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Inscriptions

"J'ai toujours préféré le noir et blanc." - Jijé

Comment

Nous voilà devant une magnifique planche rehaussée de clair-obscurs digne de Milton Caniff. Giraud a certainement puisé dans cette page pour son passage dans Le spectre aux balles d’or où Blueberry découvre les gravures de Prosit aux fins fonds de la mine. (1)

Jijé a dessiné cette histoire (Spirou 1012 à 1032) tout en créant le fabuleux épisode de Valhardi L'affaire Barnes (Spirou 1015 à 1035). (2) La maîtrise artistique, la diligence et les pouvoirs créatifs de cet homme ne cessent de m'étonner. Pour comprendre la source de l'attrait de l'art de Jijé, il faut se tourner vers ceux qui l'ont le mieux connu.

Dominique Gillain, seconde fille et quatrième enfant de Jijé, se rappelle : « Mon père adorait cirer les chaussures, il disait qu'il faut masser le cuir avec passion. Même chose lorsque l'on ratisse la pelouse, il faut masser, gratter derrière chaque brin d'herbe comme si on leur faisait plaisir : Il fallait être tout entier à sa tâche. »

Cette approche morale du travail affecte Jijé tant dans ses tâches quotidiennes que dans son métier de dessinateur. Créateur de Blueberry en 1963, Jean Giraud, qui a appris les rouages de la bande dessinée auprès de lui, évoque l'apport de son mentor par ces mots :

« C'était une pensée très structurée qui avait une origine double. La première était une éducation plastique qu'il avait reçue, d’un type académique traditionnel très rigoureux, très codé par des générations d'artistes. Et aussi un génie personnel dans la façon dont il avait assimilé cela et dont il l'avait rendu vivant. [...] Il avait planté en moi l'idée qu'il y avait une véritable morale graphique. Une moralité du trait. »

Jijé a aussi accompagné les débuts de Claude de Ribaupierre dit Derib, autre dessinateur de westerns, dont il est resté un ami proche jusqu'à sa disparition :

« J'ai l'impression que pour lui, l'esthétique c'était à la fois le plaisir de l'œil et l'éthique. Il y avait chez lui une grande discipline du trait. Il détestait la technique. Il disait qu'il ne fallait surtout pas se baser sur la technique mais avoir un contact direct avec la nature. Donc, garder le plus longtemps possible un contact du trait de la main avec le modèle. »

A l'opposé d'un Hergé qui qualifiait lui­-même son dessin de cérébral, l'approche de Jijé - particulièrement dans Jerry Spring - est résolument sensuelle. Avec le créateur de Tintin, les motifs sont des épures : le réel est construit avec rigueur pour ne laisser apparaître que ses lignes essentielles. Chez Gillain, en revanche, les pulsions dionysiaques l'emportent sur la pensée cartésienne. L'œil caresse les sujets, s’imprègne de la beauté d'un paysage mexicain, d'un che­val ou de la silhouette d'une jeune femme et, dans un même élan, la fait rejaillir sur la feuille de papier par le truchement des connexions sensibles de la main.

Philippe Gillain : « L'éducation que j'ai reçue de mon père, c'est observer, regarder la nature, rentrer dans les choses, palper les choses, cela m'a beaucoup servi par la suite, notamment dans mon métier de géologue. » Le trait de Jijé est sensuel dans l'acception première du terme : il résulte d'une exacerbation des sens. La vue tout d’abord : fait révélateur, l'un de ses exercices préférés - et dont il fit profiter ses « disciples », Morris, Franquin et Will - consistait à dessiner en focalisant son regard sur le modèle tout en s'interdisant de regarder la feuille. Le toucher ensuite : il avait suivi une formation d'artisan et est demeuré un artisan toute sa vie durant, aimant le contact charnel avec les matières : l'encre, le papier, le bois du crayon, le poil du pinceau.

Selon Derib, « Jijé a une grande sensualité du trait. J'ai un plaisir presque physique à regarder ses dessins ; ce sont les seuls qui me mettent dans un état pareil ! Tu sens le modèle derrière le dessin. Pourquoi toutes les femmes de ses BD nous ont ­elles marqués à ce point ? Pas unique­ment parce qu'elles étaient les seules que nous pouvions voir. Mais surtout parce que Jijé est un artiste qui en avait perçu toute la sensualité et qu'il savait la transmettre. C'est une sensualité non sexuée qui est la beauté tout simplement ». (3)

(1) Merci à FD pour cette observation. https://www.2dgalleries.com/art/blueberry-le-spectre-aux-balles-d-or-112288

(2) https://www.2dgalleries.com/art/valhardi-l-affaire-barnes-140773

(3) Jerry Spring L’Intégrale en Noir et Blanc t2. Dupuis 2010

Publication

  • Les 3 barbus de Sonoyta
  • Dupuis
  • 01/1959
  • Interior page

17 comments
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About Jijé

Joseph Gillain, better known by his pen name Jijé was a Belgian comics artist, best known for being a seminal artist on the Spirou et Fantasio strip (and for having introduced the Fantasio character) and the creator of one of the first major European western strips, Jerry Spring.Born Joseph Gillain in Gedinne, Namur, he completed various art studies (woodcraft, goldsmithing, drawing and painting) at the abbey of Maredsous. In 1936, he created his first comics character, Jojo in the catholic newspaper Le Croisé. Jojo was heavily influenced by The Adventures of Tintin, but Jijé gradually developed his own style. Soon a second series followed, Blondin et Cirage, for the catholic youth magazine Petits Belges. Jijé also produced many illustrations for various Walloon magazines.