Le Si... si... si... : leppj
Ce mois-ci c'est Leppj qui répond aux questions du Si... si... si... !
1. Si je devais citer un élément déclencheur qui m'a poussé à acquérir mon premier original et donné envie de collectionner ?
Comme tous les abonnés de 2DG, j'étais un lecteur assidu de bandes dessinées avant de devenir un collectionneur d'originaux. Mes goûts de lecteur ont façonné mes goûts de collectionneur.
J'ai une sœur aînée d'une année. Mon père, qui exerce une profession libérale, travaille avec ma mère à domicile. Le bruit est proscrit. Nous devons jouer dans un silence absolu pour ne pas déranger les patients (ce que nous faisons facilement) ou lire la Bibliothèque rose ou verte, mais les BD, c'est mieux ! Nous ne pouvons pas trop regarder la télévision, mais la bibliothèque familiale est vaste et s'étale dans toutes les pièces. J'ai une passion pour toute la production franco-belge à "gros nez" : Astérix, Achille Talon, Robin Dubois et Léonard, Les Tuniques Bleues, Lucky Luke... J'entame ma propre collection avec Petzi, Yakari, puis Spirou et Les Petits Hommes offerts à mes anniversaires ou à Noël.

Planche originale des Tuniques Bleues par Lambil
Dès mes 7 ans, je reçois tous les mois Mickey Parade et Picsou Magazine. Avec mon argent de poche, je tente de m'acheter les Super Picsou Géant qui sortent tous les deux mois. Je suis biberonné à la BD Disney, avec Carpi, Scarpa, De Vita et Cavazzano pour les Italiens, ou Paul Murry et Carl Barks pour les Américains. Bien entendu, je ne connaissais pas le nom des auteurs, ni leur nationalité que j'apprendrai bien plus tard, mais je reconnaissais peu à peu leur style de dessin personnel.

Planche originale de Picsou par Giorgio Cavazzano
J'ai du mal avec le trait de S. Asteriti et je saute souvent ses histoires dans Mickey Parade (aujourd'hui je l'apprécie). Je ne connais pas le Mickey de Gottfredson qui n'est pas publié dans la presse à cette époque. Fin 80, début 90, au moment même où mon intérêt pour les bandes dessinées Disney décline sévèrement, Keno Don Rosa débarque dans Picsou Mag'.
Ce magazine commence en même temps à développer timidement une vision auteuriste avec Carl Barks et surtout Don Rosa. J'accroche tout de suite ; cet auteur apporte une profondeur jusque-là inconnue aux personnages des canards. Je commence à m'intéresser aux différentes "écoles" Disney : italienne, américaine, française... Je me passionne pour la construction de cet univers, son évolution, sa cohérence (ou non), sa production, sa diffusion et ses particularités. Mon amour pour Donald et Cie n'a jamais disparu depuis.

Planche originale de Don Rosa dans la collection de Vigostar
Mon grand-père maternel nous achète, à ma sœur et moi, des recueils de Spirou, Tintin, du Journal de Mickey ou parfois de Pif. Nous avons l'immense joie/douleur (au choix) d'imaginer les débuts et/ou fins d'histoires, car il a le bon goût de ne jamais nous acheter des recueils consécutifs (Yves Chaland et Luc Cornillon n'ont pas été les seuls à avoir une enfance difficile !). Il nous fait aussi découvrir les BD qu'il lisait lui-même gamin : Bicot de Martin Branner ou encore Buster Brown d'Outcault que P. Horay ou H. Veyrier rééditaient au début des années 80. Je constate que c'est bien, bien vintage, mais je suis accro ; ma sœur, elle, décroche. C'est surtout Zig et Puce, accompagnés du pingouin Alfred de Saint-Ogan, que j'adore. Je ne comprends pas que je sois le seul de toute mon école à être passionné par leurs aventures. Misère, j'ai plus de 50 ans de retard !

Illustration par Alain Saint-Ogan dans la collection de Kiki06
Tintin m'ennuie, je le trouve trop sage et trop sérieux. Je lui préfère Jo, Zette et Jocko qui ont plus de fantaisie : encore enfants, ils conduisent un avion seuls avec leur singe et croisent la route d'un savant fou, un vrai taré, pas un gentil Tournesol un peu tête en l'air et dur de la feuille... (À ma grande honte, je n'ai toujours pas changé d'avis).
Les années passant, je m'aventure dans d'autres étagères de la bibliothèque parentale et vers d'autres registres que les "gros nez". Jeune adolescent, je découvre la RàB, Les 7 Vies de l'Épervier, La Quête de l'oiseau du temps, Valérian et Thorgal : de nouveaux horizons s'ouvrent !

Planche de Thorgal par Rosinski dans la collection de Takoum
Je n'accroche pas à Blueberry, ça viendra plus tard. Je n'accroche pas à XIII, ça ne viendra jamais. J'ouvre à peine Moebius et Druillet, trop bizarres, il va falloir attendre longtemps. Caza, ça va ! Les comics de super-héros me sont étrangers ; j'y viendrai plus tard avec A. Moore et N. Gaiman, puis M. Mignola. Je découvre Chris Ware grâce à un article de J-C. Menu dans le magazine 9ème Art de 1997. Je n'ai pas encore vu un seul de ses comics que je suis déjà conquis. Je fais le tour des librairies parisiennes d'import pour les trouver : je suis ébloui !

Planche originale de Jimmy Corrigan par Chris Ware dans la galerie de Driesd
Pour les mangas, c'est également à cette époque-là, en tant que jeune adulte, que je m'y intéresse : d'abord Otomo et Miyazaki, puis du vintage avec Tezuka, Mizuki, Tsuge, Ishinomori, Hanawa ou encore le scénariste Kazuo Koike. Dragon Ball de Toriyama, je l'ai un peu lu, mais je suis peut-être trop âgé pour tomber tout à fait dedans. Jiro Taniguchi, c'est sympa, mais je préfère de loin Taiyō Matsumoto. Je n'arrive pas à lire plus de quelques pages de n'importe quel shōnen post-90, et j'ai du mal à l'expliquer. Je préfère les shōjo, et en particulier La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda.

Planche originale de Princesse Saphir par Tezuka dans la collection de SupHermann
Au début des années 2000, je tombe par hasard sur un strip Disney à vendre dans une librairie parisienne. Choc, émoi et hyperventilation : je réalise alors qu'il est possible d'acquérir des originaux. Je n'ai jamais lu l'histoire, je ne connais pas le nom de l'auteur, mais je repère le style d'un dessinateur que j'aime bien. Mon petit salaire s'accorde bien avec le petit prix de la pièce. Le libraire la vend comme un strip anonyme du "Studio Disney". Je l'achète immédiatement. Internet est encore balbutiant ; je vais mettre trois ans avant de découvrir que mon premier original est de Romano Scarpa, l'une de ses dernières histoires. La course est lancée...

2. Si je pouvais ajouter à ma collection une œuvre présentée actuellement dans les galeries de
2DG ?
Aaaah, cruelle question avec un seul choix possible ! Comme nombre de mes prédécesseurs, je vais tricher : quand il n'y a pas de gêne, il n'y a pas de plaisir ! Aussi, je m'autorise trois choix — un franco-belge, un asiatique et un américain — et une contrainte supplémentaire : aucun auteur dont je possède déjà un dessin.
Une planche de Tardi, parce que j'ai passé de longs moments à lire les premiers albums d'Adèle Blanc-Sec, mi-fasciné, mi-effrayé par la momie, le ptérodactyle, Pazuzu, ou ce diable ventru, cornu et cul nu. Et parce que c'est si beau qu'il n'y a rien de plus à dire.

Planche d'Adèle Blanc-Sec par Tardi dans la collection de noka
Alors, ça n'a l'air de rien comme ça, mais je suis en train de crever tellement c'est difficile de renoncer à une planche de Tezuka. Mais que faire face à cette Mizuki en couleur avec Kitaro de surcroît ?

GeGeGe no Kitaro par Mizuki dans la collection de Comixfan
Ça ne m'étonne pas que le shibari, cette pratique SM, vienne du Japon, parce que si je souffre en ce moment même, je suis également extatique devant tant de splendeur. Je n'ai pas encore d'originaux de manga, mais j'espère y venir un jour ; je suis admiratif devant la galerie de SupHermann.
Et pour terminer, une Krazy Kat de George Herriman, parce qu'avec Winsor McCay et son Little Nemo, ils ont déjà tout inventé dans la bande dessinée alors qu'elle était à peine née. Et c'est si beau que, de bonheur, je me jetterais bien une brique sur le crâne ! (Je dois vraiment être maso, en fait).

Krazy Kat par George Herriman dans la collection de BillBaroud
3. Si je ne devais conserver qu'une seule œuvre dans ma collection ?
Cela peut paraître surprenant, car c'est un auteur "niche" et pas une star du dessin, mais je garderai toujours cette planche de Jochen Gerner.

Planche originale de Berlin par Jochen Gerner
J'aime beaucoup son travail ; il est un peu à la marge de la bande dessinée, même s'il a déjà publié des albums "indépendants" (si cela veut dire quelque chose) comme Courts-circuits géographiques. C'est le premier cadeau important que mon conjoint m'a offert pour mes 32 ans ; depuis, il est toujours accroché à un mur et il le restera.
4. Si je pouvais acheter une œuvre que j'ai laissé filer par le passé ?
Il y a au moins quinze ans, en étant (trop) raisonnable, j'ai laissé échapper une planche de Chlorophylle dans La Revanche d'Anthracite. Maintenant, je me console avec ma Sybilline, personnage que R. Macherot dessinait lorsque j'étais un jeune et fidèle lecteur de Spirou ! C'est un grand auteur classique un peu oublié, que j'aime profondément.

5. Si je pouvais avec un budget de 5 000 € acquérir une ou plusieurs œuvres parmi celles proposées en vente sur 2DG ?
Je possède déjà un strip de L'Élan, mais une magnifique planche de Broussaille de Frank Pé (sans Bom cette fois) me ferait très plaisir.
Cette série m'a beaucoup marqué, et les trois premiers albums ont été un vrai choc esthétique. Alors, certes, cette planche ne fait pas partie des premiers volumes, mais elle incarne bien l'émerveillement, la poésie et la tendresse qui émanent de cette série. À l'origine, elle a été dessinée en 1980 pour le magazine Spirou n° 2200 dans la rubrique Les Papiers de Broussaille. Frank l'a recréée en 2003, lors de la conception de l'album Un faune sur l'épaule. L'histoire et le texte sont modifiés, mais ce qui change le plus, ce sont le trait de Frank et Broussaille qui a mûri. Ce n'est plus un ado des années post-70 caché derrière de grandes lunettes, avec une touffe de cheveux qui explose au-dessus de son front et de longs pieds qui sortent de son jean "pattes d'eph", lui donnant cet air dégingandé. C'est à présent un jeune homme posé et épanoui qui porte certainement des verres de contact. À plus de vingt ans d'écart, ces deux pages sœurs sont les témoins de l'évolution d'un grand artiste. Merci Monsieur Pé, on ne vous oubliera pas.

Planche de Frank Pé publiée dans le Spirou n°2200

Cette planche de Frank Pé est proposée à la vente par MrMum
6. Si j’étais un personnage de Bande Dessinée ?
Moomin, le "Mickey" finlandais, qui est d'ailleurs mon avatar sur 2DG, accompagné de son ami Snufkin avec son chapeau et sa pipe.
J'aime beaucoup l'univers singulier créé par Tove Jansson. Moomin est un troll, mais attention, pas un affreux troll à la Tolkien : plutôt un croisement entre un hippopotame placide et une paisible vache. Sa mère, en bonne ménagère d'après-guerre, porte un tablier en toutes occasions et son père un haut-de-forme. Il est fiancé à Mlle Snork et vit dans un monde poétique et étrange qui frôle parfois l'inquiétant. Il est peuplé d'êtres improbables comme Stinky le voleur, une boule de poils noirs bizarre qui sent mauvais, ou encore les Hattifatteners, de mystérieux bonshommes-champignons. On est plongé là-dedans, on ne comprend pas tout et c'est fascinant !
Je n'ai jamais vu d'originaux de Tove Jansson sur le marché, ni de son frère Lars qui a repris la série après elle. Mais nous avons la chance sur 2DG de pouvoir admirer un original de Tove dans la galerie de Jyrkivainio, avec un mini Moomin aux pieds de la femme de gauche. Ce dessin, qui date de 1949, est la recréation d'une illustration de 1946. La série ayant commencé l'année précédente, en 1945, on ne retrouve pas encore l'univers "canon" de Moomin dans ce dessin.

7. Si j'avais la possibilité de passer une journée avec un artiste disparu ?
En tant que fan de canards Disney, sans grande hésitation, je choisirais Carl Barks. Je ne possède pas de planche de cet auteur avec Picsou et Donald, mais je suis content d'avoir pu acheter une page d'esquisses d'un projet personnel qui ne sera finalement jamais publié.

8. Si je pouvais poser une question à cet auteur ?
Mais où trouvez-vous toute cette énergie (créatrice) ?
Non, en fait, je n'aurais pas de questions à lui poser. Juste le plaisir de le regarder consulter ses magazines National Geographic, écrire une histoire, puis la dessiner. Je ne sais jamais trop quoi dire aux auteurs, à part le surprenant : "J'aime beaucoup ce que vous faites". C'est certainement pour cela que j'ai si peu de dédicaces. Mais j'ai conservé intacte ma capacité d'émerveillement lorsque je regarde quelqu'un dessiner !
J'aurais aimé rencontrer Barks, un auteur immense qui, dans les interviews, semble drôle, humble et sympathique. Il a développé tout un univers qui a traversé plusieurs générations et dont les histoires fascinent encore les jeunes lecteurs. C'est vraiment lui qui a fondé tout le monde des canards de Disney, qui se vend encore à travers le monde dans de nombreux pays.
J'aime particulièrement la planche d'Occultis :

Planche originale de Carl Barks
9. Si je ne devais posséder qu'un seul album dédicacé dans ma collection ?
J'ai très peu de dédicaces donc le choix délicat de n'en choisir qu'une seule parmi ma "riche" collection qui se compte sur les doigts d'une main n'est pas très difficile !
Celle à laquelle je tiens particulièrement est de Pierre Seron dans l'album "Des souris et des petits hommes" publié en 1989 chez Soleil et non pas chez Dupuis pour quelques obscures raisons et clauses contractuelles.

Si j'y suis très attaché, ce n'est pas pour la rencontre avec l'auteur que je n'ai même pas vu, ni croisé. Fin des années 80', bon ado à la peau grasse, je suis Team Seron, Franquin peut aller se rhabiller, les Petits Hommes, c'est ma came !
À l'époque, impossible de connaître les dates de parution des albums. On se pointe en librairie et on regarde les nouveautés dans les bacs. Ma sœur avec des amies passent devant la Fnac du coin, elle voit un attroupement et comprend que c'est Seron qui dédicace son dernier album. Elle l'achète avec son argent de poche, fait la queue et demande une dédicace à mon nom.
En rentrant, elle me l'offre : joie inattendue et incommensurable, c'est beau l'amour d'une sœur ! (et Seron a échappé à une rencontre digne d'une groupie hystérique devant Elvis, les Beatles, Roch Voisine, les 2be3, Tokio Hotel ou BTS. Cochez, sans jugement de valeur, en fonction de votre génération)
10. Si je pouvais lire la suite d’une bd ?
J'évacue deux arlésiennes qui devraient finalement voir le jour d'ici 2027 avec La Quête de l'Oiseau du Temps et Sambre. Loisel et Yslaire semblent avoir enfin trouvé l'envie de conclure leur série. On continue de croiser les doigts quand même ! Et sinon, je triche encore et j'en propose 2, somme toute ce n'est pas demain que je referai un Si... si... si... alors autant en profiter.
J'ai grandi avec le Spirou de Tome & Janry. J'aurais tant aimé lire la suite de Spirou à Cuba qui n'a jamais été achevé. Je suis heureux de savoir que Janry nous prépare un autre Spirou (sans Tome) mais la frustration de Cuba ne s'effacera quand même pas ! Je ne résiste pas à partager cette planche de "La Vallée des Bannis" dans la collection de Carbonnieux que j'admire régulièrement dans sa galerie :

Yves Chaland nous a quitté trop tôt et bien trop jeune. J'aurai adoré avoir un ou deux albums supplémentaires de Freddy Lombard. Chaque récit est singulier, différent des autres, ce qui n'est pas courant au sein d'une même série. Mon préféré est La Comète de Carthage qui est un récit envoûtant et mystérieux que l'on peut lire mille fois. Oui, un Freddy Lombard de plus, ça serait bien.

Planche de Freddy Lombard par Yves Chaland dans la collection de Originaux
Voici enfin la réponse de Leppj à une question imaginée par YLB lors du précédent Si... si... si... :
En lisant les commentaires des membres de 2DG, j'ai l'impression qu'il y a beaucoup plus de "é" que de "ée". Je me demande si la collectionnite de planches originales est plutôt masculine ou si c'est carrément le monde de la BD. Avez-vous des idées pour faire évoluer cet aspect ?
Je partage l'avis de YLB, il semble y avoir peu d'amatrices d'originaux de bandes dessinées. Mais on peut espérer que cela évolue, depuis une bonne dizaine d'années un nombre conséquent d'autrices sont publiées. Auparavant, on pouvait les compter sur les doigts d'une main (Brétecher, Cestac, Claveloux, Montellier...). Elles défrichent de nouveaux thèmes, proposent un regard différent sur la bande dessinée et apportent un nouveau public féminin. Naturellement, de jeunes femmes devraient bientôt fréquenter les galeries ou les VaE consacrées à la BD.
Nous remercions Leppj pour sa participation.
Rendez-vous le mois prochain !