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Paul Gillon, 1953 - Le cuirassé Potemkine - Comic Strip
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1953 - Le cuirassé Potemkine

Comic Strip
1953
Ink
32 x 50 cm (12.6 x 19.69 in.)
Added on 3/6/26
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Caméra 34

Description

Planche publiée dans le n°101 de Caméra 34 - 20/06/1953

Comment

Caméra 34
Caméra 34 s’inscrit dans cette constellation de journaux issus du groupe Vaillant. 122 numéros paraissent entre 1949 et 1955. Bien plus qu’un simple petit format – le premier du genre en France selon les historiens de la BD –, la revue se présente comme une fenêtre ouverte sur un monde où l’aventure, la solidarité, la technique moderne et l’idéal collectif dessinent un horizon commun. Sa taille réduite (13 × 18 cm) et sa pagination fluctuante en font un objet modeste, presque discret, mais animé d’une ambition farouche : offrir au jeune lectorat d’après-guerre des récits nourris de courage, de justice et de modernité. Les Éditions Vaillant – foyer d’auteurs comme Arnal, Forest, Cézard ou Forton – abritent aussi les premiers pas d’un jeune dessinateur qui n’a pas encore trente ans : Paul Gillon, dont la ligne réaliste se déploie dans la revue au fil des années 1950, futur Grand Prix d’Angoulême en 1982.

Le cuirassé Potemkine
C’est dans cet écosystème éditorial où l’on croit aux forces populaires, à la vertu pédagogique des images et à l’héritage antifasciste que Gillon livre, en 1953, l’une de ses œuvres emblématiques de jeunesse : son adaptation du Cuirassé Potemkine. Le choix n’a rien d’anodin. Porter en bande dessinée le film d’Eisenstein – monument du cinéma soviétique, célébration de la révolte des marins, récit d’émancipation contre l’arbitraire tsariste – résonne profondément avec l’identité du journal. L’adaptation du Potemkine devient ainsi un geste éditorial autant qu’un récit d’aventure : un hommage aux luttes collectives et une manière de transmettre à la jeunesse un imaginaire révolutionnaire, mais transfiguré par le trait nerveux et déjà très cinématographique de Gillon.
En quinze planches, le jeune dessinateur condense la puissance iconique du film : mouvements de foule, tension dramatique, cadrages rythmés par le langage du cinéma, élan presque lyrique dans la représentation de l’insurrection. Ce récit, publié à un moment où la revue passe de la parution bimensuelle à une formule mensuelle, apparaît comme un point de maturation : celui d’une revue qui assume sa vocation idéologique tout en cherchant à moderniser la bande dessinée française, et celui d’un auteur qui, à travers une œuvre politique, affirme un style destiné à s’imposer durablement

Le style graphique
La planche présente déjà plusieurs des traits caractéristiques du jeune Paul Gillon, qui, au début des années 1950, affine un style réaliste influencé à la fois par le cinéma, l’illustration américaine et l’école graphique du groupe Vaillant. Gillon travaille ici dans un contraste très affirmé, utilisant de larges aplats d’encre pour renforcer la tension dramatique : les silhouettes se découpent nettement grâce à des zones de noir profond, les scènes de foule et les mouvements collectifs sont dynamisés par des masses sombres qui structurent la composition. Ce traitement rappelle d’ailleurs l’esthétique du film d’Eisenstein lui même, où les ombres jouent un rôle narratif central.
La planche montre combien Gillon s’inspire également du langage du cinéma : plans rapprochés pour les ordres donnés (« FEU ! »), plans plus larges pour la cohue et le mouvement révolutionnaire, et angles légèrement plongeants ou latéraux qui créent un dynamisme narratif. On y retrouve ainsi l’influence directe du film : composition dramatique, gestes collectifs amplifiés, rapport de force souligné par les cadrages.
Enfin, les corps sont dessinés avec une belle énergie : bras tendus, corps projetés vers l’avant, gestes nets qui guident l’œil d’une case à l’autre, articulation claire des actions (prise d’armes, charge, poursuite). Cette expressivité, fine, très lisible, servira toute la carrière de Gillon dans Vaillant avec Capitaine Cormoran, Wango, Jérémie, mais également dans Les Naufragés du Temps.
Le trait est déjà légèrement anguleux mais reste parfois rapide, signe d’un Gillon encore en exploration. Le sens de la proportion, la précision dans les uniformes et équipements, la capacité à rendre le mouvement d’une foule sans perdre la lisibilité sont plusieurs éléments qui annoncent le futur maître du réalisme français. Cette tension entre énergie et rigueur deviendra d’ailleurs une marque de fabrique de son dessin.
Enfin, la narration reste vraiment fluide et dynamique. Chaque case conduit immédiatement à la suivante grâce à une gestion rythmée des masses noires, un découpage narratif clair et à une alternance entre plans serrés (pour l’ordre, la menace) et plans larges (pour l’insurrection).
Ce sens du découpage, très moderne pour une revue des années 1950, contribue à faire de Caméra 34 un véritable laboratoire graphique.

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About Paul Gillon

Paul Gillon is a French comic book illustrator and scriptwriter. Very early on, he specialised in the so-called realist genre, with a predilection for historical adventure stories and science fiction. He drew for a number of newspapers including France-Soir, Vaillant, Le Journal de Mickey, Pif Gadget and Métal Hurlant. Paul Gillon won the Grand Prix de la Ville d'Angoulême in 1982.