In MV9957  's collection
Canicule by Baru - Comic Strip
211 

Canicule

Comic Strip
2013
Watercolor
36 x 25 cm (14.17 x 9.84 in.)
Canicule

Comment

La planche appartient à « Canicule », l’adaptation du roman de Jean Vautrin par Baru. Elle reflète le style de Baru dans sa forme la plus récente et aboutie. Elle est surtout représentative de la seconde veine d’inspiration de Baru, le polar de dérision.

Tout le monde sait que Baru est l’auteur le plus récompensé à Angoulême. Baru est, de fait, un monument. C’est donc difficile de dire quelque chose d’original à propos de Baru, et je risque de n’énoncer que des banalités. Mais je veux malgré tout rendre hommage à cet auteur qui me touche très particulièrement.

Les autres je les admire, mais Baru, lui, je l’aime. Baru est un « macaroni » fils d’immigré italien, moi je suis un « espingouin » fils d’immigré espagnol. Il a grandi dans l’Est de la France, dans les zones d’industries traditionnelles, à son époque zones de croissance, de lutte et de mixité, devenues par la suite friches industrielles pleines de désespoir. J’ai grandi dans ma banlieue rouge, entouré d’usines, de communistes et d’autres mômes issus de l’immigration, dans un des quartiers du neuf-cube qui penchent aujourd’hui dangereusement vers un quasi-ghetto social, religieux et ethnique. Nous sommes tous deux les enfants d’un monde disparu, celui du prolétariat ouvrier d’usine (les ouvriers d’aujourd’hui travaillent dans les services et ne se nourrissent pas des mêmes mythes). La perte de sens qui a résulté de cette disparition s’est cristallisée chez Baru en une forme de nostalgie vacharde de cette époque, qui ne permettait certes pas de nourrir de grands rêves ou d’aspirations autres que l’usine, mais qui offrait tradition et fraternité, un véritable cocon, dur mais rassurant.

La première veine dans l’œuvre de Baru, l’évocation de l’enfance (« Les Années Spoutnik ») et de l’adolescence et post-adolescence (« Quéquette blues », « La Piscine de Micheville », « La Classe », « L’Enragé ») me touche donc plus particulièrement. Ce ne sont pas des bluettes nostalgiques, il y a de la tendresse mêlée à de la férocité. Il y a surtout une acuité du regard sociologique qu’on ne retrouve que chez Lauzier ou Brétécher. Mais Lauzier et Brétécher parlent d’autres populations: cadres, intellectuels et bobos, avec acidité ou dérision, alors que Baru parle des enfants d’ouvriers et de la zone, à même hauteur, sans distance moralisante ni méchanceté. Baru retrace le parcours de formation humaine des mômes avant l’embrigadement à l’usine, parcours structuré comme celui du combattant : la bande de potes, la baston et les soûleries en font partie bien sûr, ainsi qu’une compétition sexuelle qui s’apparente souvent à une certaine misère sexuelle. Ce n’est pas celle de Houellebecq, neurasthénique et nihiliste dans « Extension du domaine de la lutte », mais l’accès au sexe est un élément essentiel de l’apprentissage. L’accès au sexe et la boxe, thème également récurrent dans l’œuvre de Baru, fonctionnent comme une métaphore de la vie : compétition et lutte opiniâtre, ou renoncement et soumission. La boxe est d’ailleurs pour nombre de ces gosses le seul ascenseur social envisageable (« L’Enragé », « Le Chemin de l’Amérique »). Mais il y a aussi la cuisine du sud avec une « mama » omniprésente, qui tient chaud…. et le Rock’n’Roll ! Baru, je t’aime.

Baru est trop souvent réduit à cette première source d’inspiration. Mais il n’est pas que cela. Il y a une autre veine importante dans l’œuvre de Baru : le polar, mais un polar bien particulier. Chacun a ses auteurs de prédilection (Manchette pour Cabanes et Tardi, ou Jonquet et Villard pour Chauzy, par exemple). Baru pour sa part s’est retrouvé en Pierre Pelot (« Pauvres Zhéros ») et Vautrin (« Canicule »). Il a également développé ses propres histoires dans un registre similaire (« Cours Camarade », qu’il a cannibalisé ensuite pour faire « L’Autoroute du soleil », puis « Fais péter les basses, Bruno ! »). Il y a une constante dans toutes ces œuvres : ce sont des histoires de baltringues, de loosers ridicules, de prétendus experts, de durs en peau de lapin, tous poissards, et ça finit forcément très mal. Peu échappent à ce jeu de massacre, le beau copain d’enfance arabe peut-être («Cours Camarade - L’Autoroute du soleil»), un des vainqueurs de la compétition sexuelle, qui déclenche les catastrophes justement à cause de cette victoire. En préambule à « Fais péter les basses, Bruno ! » Baru rend hommage à une de ses sources d’inspiration, le cinéma de G. Lautner et M. Audiard, avec toute leur bande de fantastiques acteurs qui étaient surtout des « gueules » …. Tout est dit.

Ces deux veines sont complémentaires et se répondent. Le monde adulte dérisoire de la seconde veine est le miroir déformant de l’univers de l’enfance-adolescence de la première veine, qui relève pour sa part du paradis perdu. D’ailleurs, des enfants sont mêlés aux deux polars mentionnés (« Pauvres Zhéros » et « Canicule »), et y apparaissent comme victimes des adultes ou pervertis par les adultes.

Publication

  • Canicule
  • Casterman
  • 04/2013
  • Interior page

About Baru

Thoroughly influenced by the raw humor of Reiser and the expressionist drawings of Muñoz, Baru's album debut, 'Quéquette Blues' was an instant classic. A moving semi-autobiographical tale of everyday life of French working class youth, it represented all Baru's later work in a nutshell. Two other episodes of 'Quéquette Blues' were published by Dargaud. The publishing house Futuropolis released his subsequent works 'La Communion du Mino' (1985) and 'Vive la Classe' (1987). He was present in L'Écho des Savanes with the stories 'Cours Camarade' and 'Le Chemin de l'Amérique'. In 1995, Baru finally broke through to a larger comics audience with the stunning euro-manga 'L'Autoroute du Soleil', which won the prestigious Alph' Art award for the best original French language comic. Baru then continued his comics output with Casterman with the impressive sixties tribute, 'Sur la Route Encore' (1997), the cynical apocalyptic drama, 'Bonne Année' (1998), and the series 'Les Années Spoutnik' (1999-2003). His next graphic novels were published by Astiberra ('La Autopista del Sol', 2003) and the Aire Libre collection of the publishing house Dupuis ('L'Enragé', 2004-2006). Text (c) Lambiek

5 comments
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EricB Superbe planche de Baru, un auteur trop peu reconnu même si il construit une véritable œuvre et si il est Grand prix d’Angoulême 2010.
Oct 12, 2019, 12:01 PM
Zenitram Baru et les voitures. C'est toujours un plaisir des yeux.
May 20, 2019, 5:48 PM
fazo Je n'ai que très peu de connaissance de cet auteur, et j'en ai donc appris pas mal, mais je tiens absolument à saluer cette description vivante et passionnée, magnifique ! et je vais aller droit à la rencontre de ces ouvrages, jeu set et match ; )
Feb 23, 2019, 1:01 AM
ayrton Eh bien ça c'est un vrai commentaire, passionné et passionnant.
Jan 20, 2019, 6:59 PM
bobfish01 Une très belle planche d'un grand auteur !
Jan 20, 2019, 6:05 PM