In Boris 's collection
Bilal, Julia et Roem
Mixed Media
Crayon gras et rehauts de pastel sur papier teinté
42.1 x 30.2 cm (16.57 x 11.89 in.)
Added on 1/27/26
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Description
Original de la première case de la planche 68 de "Julia et Roem" (éditions Casterman, 2011), également publié en double page dans "Shakespeare - Bilal, une rencontre" (éditions Marie Barbier, 2023) ainsi que dans le portfolio "Julia et Roem" (2012, versions bleue et rouge, éditions Christian Desbois). Repris dans la trilogie "Coup de Sang" (éditions Casterman, 2021). Julia et Roem s'insère entre les album Animal'z et La couleur de l'air.
Inscriptions
Signée au verso
Comment
Enki Bilal présente le double avantage d'être encore (très) vivant et sollicité par les médias. Pour présenter ses œuvres, il est donc le mieux placé, en particulier pour "Julia et Roem". Voir ci-dessous son interview "officielle" par Casterman. Des dizaines d'autres sont disponibles sur le net. Mieux, si vous disposez de l'ouvrage, son interview dans "Bilal Shakespeare, Une rencontre" (éditions Barbier) est éclairante.
La case ici présentée constitue pour moi l'une des plus réussies de l'album. Elle suit celle déjà commentée ailleurs dans cette galerie (https://2dg.me/4ppx) et intervient à un moment particulièrement critique: celui où l'on croit que, comme dans l'œuvre de Shakespeare, Roméo va se tuer après avoir cru que Juliette était morte (celle-ci se suicidant ensuite, précision pour ceux qui ne connaîtraient pas!). Mais dans Julia et Rom, tout change: Julia se réveille et Roem se précipite dehors pour donner corps à une mystification. Une vue "pleine face", très cinématographique, avec pour seul témoin le rapace blessé mais plein de rage, survivant des débuts de l'histoire. Rien de sombre ni de pessimiste en réalité dans cette image, pourtant légendée par une citation forte (forcément!) de Shakespeare :
- "ROMEO. J’ai plus le désir de rester que la volonté de partir. — Vienne la mort, et elle sera bienvenue !… "
A noter que dans la version "portfolio" (voir image), c'est une autre citation de Shakespeare, manuscrite et toujours aussi forte, qui est retenue:
- "ROMEO. Ce jour fera peser sur les jours à venir sa sombre fatalité : il commence le malheur, d'autres doivent l'achever."
De sorte que la mystification pourrait bien entraîner le lecteur et c'est évidemment volontaire.
Cela dit, la dominante ocre foncé de la totalité de l'album, du marron au beige en passant par des notes de rouge (quand la mort rôde) et de bleu (quand l'espoir affleure) donne effectivement un sentiment de tristesse, d'abandon, voire de désespoir à ce "Julia et Roem". Coup de sang écologique, fin du monde, folie des hommes, il faut vraiment que l'amour et la passion surgissent pour ne pas juste "laisser tomber"!
Surtout quand l'imprimeur s'en mêle, ou plutôt s'emmêle les pinceaux en proposant une version papier sensiblement trop sombre et "plate" en regard des originaux d'Enki... Au moins la version numérique, disponible sur tablette, est-elle légèrement plus fidèle dans les couleurs. Il est d'autant plus nécessaire d'admirer les "cases" d'Enki Bilal "en vrai", quand cela est possible. C'est particulièrement vrai pour les originaux de "Julia et Roem": l'impression papier est franchement ratée!
La case ici présentée fait 42,1 cm x 30,2 cm: plus grande que certaines planches complètes ;-)
Interview de Bilal par Casterman:
L'apocalypse, et après. Dans Animal’z, Enki Bilal dépeignait une Terre convulsée d’après le cataclysme. Julia & Roem prolonge cette exploration, dans un registre âpre d’une spectaculaire beauté. Visite de cet univers mouvant, en compagnie du maître des lieux.
Casterman : Dès les premières images, on est immergé dans un univers dont la chromie est radicalement différente de celle d’Animal’z. A-t-on basculé ailleurs ?
Enki Bilal : On est toujours sur la même planète, mais il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un monde qui se recompose et se transforme en permanence après le Coup de Sang, cette catastrophe climatique et environnementale qui servait d’introduction au monde d’Animal’z. Je traitais alors de l’élément liquide, de l’eau sous toutes ses formes, avec une dominante gris-bleuté. Ici, on a changé de décor, le lieu est différent : il s’agit d’un environnement terrestre et désertique – d’où le choix chromatique, radical, de la gamme des ocres –, mais je ne le situe pas avec précision, ça ne m’a pas paru nécessaire. Et, de la même manière que dans Animal’z, on va suivre dans cet environnement particulier les pérégrinations d’un groupe de personnages qui sont en situation de survie.
Casterman : Ce passage de l’eau à la terre était-il inscrit dans votre portrait de cette Terre d’après le Coup de Sang, et cela signifie-t-il que vous allez poursuivre avec un nouvel élément ?
Enki Bilal : Cette évolution était une possibilité, une virtualité, mais rien n’était totalement décidé d’emblée, l’idée s’est précisée en cours de route. Cela vaut d’ailleurs pour ce qui se passera ensuite : je laisse en effet une porte ouverte sur un troisième album potentiel, qui pourrait devenir l’incarnation d’un autre élément naturel, mais rien n’est figé, tout peut encore évoluer. Je n’aime pas me sentir coincé sur des rails dont je ne peux plus sortir. Tout le sens de mon travail aujourd’hui, c’est de retrouver une vraie liberté : liberté de narration, liberté de choix.
Casterman : Dans Julia & Roem, les personnages évoluent dans un environnement terrien mais on est frappé par son caractère mouvant : tout semble s’y transformer en permanence…
Enki Bilal : Oui, c’est cela, c’est l’idée de cette planète qui se recompose. Parce que ses principaux habitants – nous – ne sont décidément plus dignes de confiance, la Terre a repris l’initiative et met toutes les chances de son côté en se reconfigurant. Pour prendre une image facile, c’est un peu comme un chien qui s’ébroue violemment pour se débarrasser de ses parasites. Du coup, tout y est sens dessus dessous, c’est un environnement en transformation permanente ; les anciennes règles de la « réalité » n’ont plus vraiment cours, d’où ces paysages presque organiques qui semblent en état de perpétuelle instabilité.
Casterman : On entre dans cette histoire avec un personnage étonnant : un aumônier militaire qui se consacre indifféremment aux trois grandes religions. D’où vient cette idée ?
Enki Bilal : Oui, cet aumônier est un peu le guide de cette histoire. L’idée est un prolongement du Sommeil du monstre, où j’avais imaginé une sorte d’obscurantisme multiconfessionnel qui aurait conduit trois intégrismes poussés à l’extrême à conclure une alliance. Le personnage d’aumônier, Lawrence, est une sorte d’incarnation de cette alliance, une synthèse : c’est un généraliste de la religion, capable de s’adapter à chacun des trois grands monothéismes.
Casterman : Le fait que vos personnages répondent à des noms tels que Lawrence, Julia, Roem ou Merkt ne tient pas du hasard…
Enki Bilal : Non, bien sûr. Ces noms, même si je les ai un peu triturés, renvoient tous à une histoire dont presque tout le monde a au moins entendu parler, celle de Roméo et Juliette, telle que l’a racontée William Shakespeare. C’est une histoire que j’aime bien, et que j’avais déjà croisée professionnellement en travaillant sur le ballet qu’elle avait inspiré au chorégraphe Angelin Preljocaj. Alors bien sûr, je n’ai pas repris l’intrigue de Roméo et Juliette telle quelle. J’ai utilisé des fragments de dialogue issus du texte original de Shakespeare – comme si la Terre les avait elle-même gardés en mémoire – et j’ai préservé le motif principal de l’histoire, celui de l’attirance irrésistible de deux très jeunes gens, en en faisant l’élément moteur d’une sorte d’épreuve que la Terre impose à ceux de ses habitants qui ont survécu à son Coup de Sang. L’idée, bien sûr, est que l’amour va avoir un rôle décisif à jouer dans le déroulement de ce processus de test. Revisiter ainsi le mythe de Romeo et Juliette était très jubilatoire.
Casterman : Une partie de l’histoire se déroule dans un bâtiment à l’abandon, un peu étrange, mais qui existe vraiment…
Enki Bilal : Oui, je me suis inspiré d’un hôtel en construction vu à Dubaï – l’un de ces nombreux hôtels que la crise a laissés inachevés. Dans notre réalité, il s’agit du sommet d’une tour. Mais dans Julia & Roem, il surgit des sables, comme si la Terre l’avait digéré et rejeté au hasard. Une sorte d’écho du monde d’avant.
Casterman : Vous créez chaque image séparément, pas forcément dans l’ordre de la lecture, puis vous assemblez vos pages en y ajoutant le texte à la fin. Cette discontinuité rappelle un peu la méthode du cinéma…
Enki Bilal : Il y a un peu de ça. Je travaille ainsi depuis Le Sommeil du monstre. C’est un confort de travail, un plaisir et surtout une liberté. Je traite chaque image comme un tout, de façon totalement libre, et je me réserve le final cut. J’espère qu’il subsiste un peu de cet esprit de liberté à la lecture. L’idéal serait que chacun puisse s’accaparer mes images à sa manière, avec sa propre liberté de regard.
« Tourmenté, fluide, et terriblement beau. Shakespeare va adorer. » Christophe Ono-Dit-Biot, Le Point.
La case ici présentée constitue pour moi l'une des plus réussies de l'album. Elle suit celle déjà commentée ailleurs dans cette galerie (https://2dg.me/4ppx) et intervient à un moment particulièrement critique: celui où l'on croit que, comme dans l'œuvre de Shakespeare, Roméo va se tuer après avoir cru que Juliette était morte (celle-ci se suicidant ensuite, précision pour ceux qui ne connaîtraient pas!). Mais dans Julia et Rom, tout change: Julia se réveille et Roem se précipite dehors pour donner corps à une mystification. Une vue "pleine face", très cinématographique, avec pour seul témoin le rapace blessé mais plein de rage, survivant des débuts de l'histoire. Rien de sombre ni de pessimiste en réalité dans cette image, pourtant légendée par une citation forte (forcément!) de Shakespeare :
- "ROMEO. J’ai plus le désir de rester que la volonté de partir. — Vienne la mort, et elle sera bienvenue !… "
A noter que dans la version "portfolio" (voir image), c'est une autre citation de Shakespeare, manuscrite et toujours aussi forte, qui est retenue:
- "ROMEO. Ce jour fera peser sur les jours à venir sa sombre fatalité : il commence le malheur, d'autres doivent l'achever."
De sorte que la mystification pourrait bien entraîner le lecteur et c'est évidemment volontaire.
Cela dit, la dominante ocre foncé de la totalité de l'album, du marron au beige en passant par des notes de rouge (quand la mort rôde) et de bleu (quand l'espoir affleure) donne effectivement un sentiment de tristesse, d'abandon, voire de désespoir à ce "Julia et Roem". Coup de sang écologique, fin du monde, folie des hommes, il faut vraiment que l'amour et la passion surgissent pour ne pas juste "laisser tomber"!
Surtout quand l'imprimeur s'en mêle, ou plutôt s'emmêle les pinceaux en proposant une version papier sensiblement trop sombre et "plate" en regard des originaux d'Enki... Au moins la version numérique, disponible sur tablette, est-elle légèrement plus fidèle dans les couleurs. Il est d'autant plus nécessaire d'admirer les "cases" d'Enki Bilal "en vrai", quand cela est possible. C'est particulièrement vrai pour les originaux de "Julia et Roem": l'impression papier est franchement ratée!
La case ici présentée fait 42,1 cm x 30,2 cm: plus grande que certaines planches complètes ;-)
Interview de Bilal par Casterman:
L'apocalypse, et après. Dans Animal’z, Enki Bilal dépeignait une Terre convulsée d’après le cataclysme. Julia & Roem prolonge cette exploration, dans un registre âpre d’une spectaculaire beauté. Visite de cet univers mouvant, en compagnie du maître des lieux.
Casterman : Dès les premières images, on est immergé dans un univers dont la chromie est radicalement différente de celle d’Animal’z. A-t-on basculé ailleurs ?
Enki Bilal : On est toujours sur la même planète, mais il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un monde qui se recompose et se transforme en permanence après le Coup de Sang, cette catastrophe climatique et environnementale qui servait d’introduction au monde d’Animal’z. Je traitais alors de l’élément liquide, de l’eau sous toutes ses formes, avec une dominante gris-bleuté. Ici, on a changé de décor, le lieu est différent : il s’agit d’un environnement terrestre et désertique – d’où le choix chromatique, radical, de la gamme des ocres –, mais je ne le situe pas avec précision, ça ne m’a pas paru nécessaire. Et, de la même manière que dans Animal’z, on va suivre dans cet environnement particulier les pérégrinations d’un groupe de personnages qui sont en situation de survie.
Casterman : Ce passage de l’eau à la terre était-il inscrit dans votre portrait de cette Terre d’après le Coup de Sang, et cela signifie-t-il que vous allez poursuivre avec un nouvel élément ?
Enki Bilal : Cette évolution était une possibilité, une virtualité, mais rien n’était totalement décidé d’emblée, l’idée s’est précisée en cours de route. Cela vaut d’ailleurs pour ce qui se passera ensuite : je laisse en effet une porte ouverte sur un troisième album potentiel, qui pourrait devenir l’incarnation d’un autre élément naturel, mais rien n’est figé, tout peut encore évoluer. Je n’aime pas me sentir coincé sur des rails dont je ne peux plus sortir. Tout le sens de mon travail aujourd’hui, c’est de retrouver une vraie liberté : liberté de narration, liberté de choix.
Casterman : Dans Julia & Roem, les personnages évoluent dans un environnement terrien mais on est frappé par son caractère mouvant : tout semble s’y transformer en permanence…
Enki Bilal : Oui, c’est cela, c’est l’idée de cette planète qui se recompose. Parce que ses principaux habitants – nous – ne sont décidément plus dignes de confiance, la Terre a repris l’initiative et met toutes les chances de son côté en se reconfigurant. Pour prendre une image facile, c’est un peu comme un chien qui s’ébroue violemment pour se débarrasser de ses parasites. Du coup, tout y est sens dessus dessous, c’est un environnement en transformation permanente ; les anciennes règles de la « réalité » n’ont plus vraiment cours, d’où ces paysages presque organiques qui semblent en état de perpétuelle instabilité.
Casterman : On entre dans cette histoire avec un personnage étonnant : un aumônier militaire qui se consacre indifféremment aux trois grandes religions. D’où vient cette idée ?
Enki Bilal : Oui, cet aumônier est un peu le guide de cette histoire. L’idée est un prolongement du Sommeil du monstre, où j’avais imaginé une sorte d’obscurantisme multiconfessionnel qui aurait conduit trois intégrismes poussés à l’extrême à conclure une alliance. Le personnage d’aumônier, Lawrence, est une sorte d’incarnation de cette alliance, une synthèse : c’est un généraliste de la religion, capable de s’adapter à chacun des trois grands monothéismes.
Casterman : Le fait que vos personnages répondent à des noms tels que Lawrence, Julia, Roem ou Merkt ne tient pas du hasard…
Enki Bilal : Non, bien sûr. Ces noms, même si je les ai un peu triturés, renvoient tous à une histoire dont presque tout le monde a au moins entendu parler, celle de Roméo et Juliette, telle que l’a racontée William Shakespeare. C’est une histoire que j’aime bien, et que j’avais déjà croisée professionnellement en travaillant sur le ballet qu’elle avait inspiré au chorégraphe Angelin Preljocaj. Alors bien sûr, je n’ai pas repris l’intrigue de Roméo et Juliette telle quelle. J’ai utilisé des fragments de dialogue issus du texte original de Shakespeare – comme si la Terre les avait elle-même gardés en mémoire – et j’ai préservé le motif principal de l’histoire, celui de l’attirance irrésistible de deux très jeunes gens, en en faisant l’élément moteur d’une sorte d’épreuve que la Terre impose à ceux de ses habitants qui ont survécu à son Coup de Sang. L’idée, bien sûr, est que l’amour va avoir un rôle décisif à jouer dans le déroulement de ce processus de test. Revisiter ainsi le mythe de Romeo et Juliette était très jubilatoire.
Casterman : Une partie de l’histoire se déroule dans un bâtiment à l’abandon, un peu étrange, mais qui existe vraiment…
Enki Bilal : Oui, je me suis inspiré d’un hôtel en construction vu à Dubaï – l’un de ces nombreux hôtels que la crise a laissés inachevés. Dans notre réalité, il s’agit du sommet d’une tour. Mais dans Julia & Roem, il surgit des sables, comme si la Terre l’avait digéré et rejeté au hasard. Une sorte d’écho du monde d’avant.
Casterman : Vous créez chaque image séparément, pas forcément dans l’ordre de la lecture, puis vous assemblez vos pages en y ajoutant le texte à la fin. Cette discontinuité rappelle un peu la méthode du cinéma…
Enki Bilal : Il y a un peu de ça. Je travaille ainsi depuis Le Sommeil du monstre. C’est un confort de travail, un plaisir et surtout une liberté. Je traite chaque image comme un tout, de façon totalement libre, et je me réserve le final cut. J’espère qu’il subsiste un peu de cet esprit de liberté à la lecture. L’idéal serait que chacun puisse s’accaparer mes images à sa manière, avec sa propre liberté de regard.
« Tourmenté, fluide, et terriblement beau. Shakespeare va adorer. » Christophe Ono-Dit-Biot, Le Point.
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About Enki Bilal
Enes Bilal, also known as Enki Bilal, is a film director, illustrator, cartoonist and comic strip scriptwriter who was born in Belgrade, in the former Yugoslavia, in 1951 and now lives in France. Part of his work is in the field of science fiction, dealing in particular with the themes of time and memory. In 1987, he was awarded the Grand Prix at the Angoulême Festival.