In Jan 's collection
Description
Couverture Interne, A propos de Francis par Olivia Sturgess
Inscriptions
Oui
Comment
Albany & Sturgess : l’amitié, la mer, le temps
Dans la fiction, cette image est d’abord une simple photographie, prise un jour où les deux amis contemplent la mer en pensant sans doute à leurs propres soucis, sans avoir encore conscience de tout ce qui les attend. Des années plus tard, lorsque Olivia écrit À propos de Francis, après la mort d’Albany, la photo revient en couverture intérieure. Cet instant figé, apparemment banal, acquiert alors une force incroyable : il devient l’emblème de leur proximité, la preuve silencieuse que leurs vies sont restées liées, même au-delà de l’absence. La photographie se charge rétrospectivement d’un pouvoir presque prémonitoire, comme si le temps avait déposé dans cette image tout ce qui allait suivre.
Floc’h réussit ici quelque chose de rare : figurer le regret et la fidélité d’une amitié de toute une vie dans une image d’une simplicité désarmante. Francis Albany et Olivia Sturgess regardent ensemble la mer toujours en mouvement. Rien ne se passe – ils ne parlent pas, ils ne se touchent pas – et pourtant tout est là : le passé partagé, les années vécues séparément, la conscience très calme que l’autre a compté, qu’il compte encore. Là où des amants se tiendraient serrés, Floc’h choisit la distance : Albany, absorbé par le large ; Sturgess, légèrement en retrait, installée dans sa propre vie. Ce n’est pas un froid, mais un signe : chacun suivra son chemin, et pourtant ils resteront présents l’un pour l’autre, reliés par la même ligne d’horizon.
La composition est d’une simplicité évidente : la jetée guide le regard, et les vagues en contrebas évoquent les années qui passent. La mer devient le temps – indifférent, changeant, mais toujours là – et la jetée, ce mince trait entre l’eau et le ciel, figure la passerelle fragile d’une vie humaine. Nous ne voyons pas seulement Albany et Sturgess sur un ponton ; nous voyons un symbole de cette belle amitié qui traverse les décennies, continue d’exister même quand l’autre a disparu.
C’est tout l’art de Floc’h : donner à une scène apparemment anodine une charge littéraire et émotionnelle considérable. Sa ligne claire, d’une élégance souveraine, ne cherche pas l’effet spectaculaire ; elle distille l’essentiel. Pas de décor superflu, pas de pathos : seulement deux silhouettes, un ponton, la mer. Avec cette image qui tient à la fois du dessin et de la photographie, Floc’h confirme que sa ligne claire est une véritable littérature visuelle : une manière d’écrire le temps, l’élégance et le sentiment sur la page blanche, en quelques traits parfaitement pesés.
Pour moi, Floc’h est un peu le Klimt de la ligne claire : il a transformé ce langage graphique en un projet profondément personnel, autobiographique et littéraire. Contrairement à beaucoup d’héritiers de Hergé, il ne se contente pas d’illustrer des histoires ; il habite son univers, y projette son goût, sa mélancolie, son Anglophilie, jusqu’à faire de la ligne claire une véritable forme de vie. En ce sens, il n’a pas vraiment fondé une “école de Floc’h”, tout comme Klimt n’a pas laissé derrière lui une armée de petits Klimt : il laisse plutôt une mesure, un niveau d’exigence.
S’il fallait toutefois lui trouver un cousin contemporain, ce serait sans doute Chris Ware. Lui aussi construit patiemment une œuvre d’une rare cohérence, où la forme, le temps, la mémoire et l’autobiographie sont intimement entremêlés, sous l’influence déclarée d’Hergé. Mais là où Ware cartographie avec une précision presque clinique les zones les plus neurotiques du moi contemporain, Floc’h préfère l’élégance, la distance ironique et la beauté calme d’un monde rêvé. Disons que, pour ma part, je me sens mieux dans cet univers moins neurotique, où l’on peut regarder la mer avec Albany et Sturgess en se laissant gagner par une mélancolie parfaitement tenue.
Dans la fiction, cette image est d’abord une simple photographie, prise un jour où les deux amis contemplent la mer en pensant sans doute à leurs propres soucis, sans avoir encore conscience de tout ce qui les attend. Des années plus tard, lorsque Olivia écrit À propos de Francis, après la mort d’Albany, la photo revient en couverture intérieure. Cet instant figé, apparemment banal, acquiert alors une force incroyable : il devient l’emblème de leur proximité, la preuve silencieuse que leurs vies sont restées liées, même au-delà de l’absence. La photographie se charge rétrospectivement d’un pouvoir presque prémonitoire, comme si le temps avait déposé dans cette image tout ce qui allait suivre.
Floc’h réussit ici quelque chose de rare : figurer le regret et la fidélité d’une amitié de toute une vie dans une image d’une simplicité désarmante. Francis Albany et Olivia Sturgess regardent ensemble la mer toujours en mouvement. Rien ne se passe – ils ne parlent pas, ils ne se touchent pas – et pourtant tout est là : le passé partagé, les années vécues séparément, la conscience très calme que l’autre a compté, qu’il compte encore. Là où des amants se tiendraient serrés, Floc’h choisit la distance : Albany, absorbé par le large ; Sturgess, légèrement en retrait, installée dans sa propre vie. Ce n’est pas un froid, mais un signe : chacun suivra son chemin, et pourtant ils resteront présents l’un pour l’autre, reliés par la même ligne d’horizon.
La composition est d’une simplicité évidente : la jetée guide le regard, et les vagues en contrebas évoquent les années qui passent. La mer devient le temps – indifférent, changeant, mais toujours là – et la jetée, ce mince trait entre l’eau et le ciel, figure la passerelle fragile d’une vie humaine. Nous ne voyons pas seulement Albany et Sturgess sur un ponton ; nous voyons un symbole de cette belle amitié qui traverse les décennies, continue d’exister même quand l’autre a disparu.
C’est tout l’art de Floc’h : donner à une scène apparemment anodine une charge littéraire et émotionnelle considérable. Sa ligne claire, d’une élégance souveraine, ne cherche pas l’effet spectaculaire ; elle distille l’essentiel. Pas de décor superflu, pas de pathos : seulement deux silhouettes, un ponton, la mer. Avec cette image qui tient à la fois du dessin et de la photographie, Floc’h confirme que sa ligne claire est une véritable littérature visuelle : une manière d’écrire le temps, l’élégance et le sentiment sur la page blanche, en quelques traits parfaitement pesés.
Pour moi, Floc’h est un peu le Klimt de la ligne claire : il a transformé ce langage graphique en un projet profondément personnel, autobiographique et littéraire. Contrairement à beaucoup d’héritiers de Hergé, il ne se contente pas d’illustrer des histoires ; il habite son univers, y projette son goût, sa mélancolie, son Anglophilie, jusqu’à faire de la ligne claire une véritable forme de vie. En ce sens, il n’a pas vraiment fondé une “école de Floc’h”, tout comme Klimt n’a pas laissé derrière lui une armée de petits Klimt : il laisse plutôt une mesure, un niveau d’exigence.
S’il fallait toutefois lui trouver un cousin contemporain, ce serait sans doute Chris Ware. Lui aussi construit patiemment une œuvre d’une rare cohérence, où la forme, le temps, la mémoire et l’autobiographie sont intimement entremêlés, sous l’influence déclarée d’Hergé. Mais là où Ware cartographie avec une précision presque clinique les zones les plus neurotiques du moi contemporain, Floc’h préfère l’élégance, la distance ironique et la beauté calme d’un monde rêvé. Disons que, pour ma part, je me sens mieux dans cet univers moins neurotique, où l’on peut regarder la mer avec Albany et Sturgess en se laissant gagner par une mélancolie parfaitement tenue.
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About Floc'h
Jean-Claude Floc'h is a French comic strip artist and illustrator. He is one of the main proponents of the ligne claire style, alongside Yves Chaland, Ted Benoit and Joost Swarte.