Les Tuniques bleues : l’Ouest a le blues…

8 mars 2018,  par  William Blanc

 

Voilà cinquante ans et soixante et un albums que Les Tuniques bleues existent, cinquante années  durant lesquelles le duo Raoul Cauvin et Louis Salvérius, vite succédé après son décès par Willy Lambil, ont sorti avec une régularité de métronome un album chaque printemps, voir plus (quatre, pas moins, en 1976 !).

Dans chacune de leur BD, le tandem, issu de l’écurie Dupuis/Spirou aborde de nombreuses thématiques sérieuses, la condition des afro-américains (Black Face – 1982), le racisme (Captain Nepel – 1993, dont l'anagramme du nom renvoie évidemment à Jean-Marie Le Pen), le sexisme, et surtout évidemment l’absurdité de la guerre évoquée dans chaque opus.

 

 

    

 

Il est vrai que la période choisie par Raoul Cauvin pour servir de toile de fond à sa série s’y prête particulièrement. La Guerre de Sécession, qui oppose en 1861 les onze États esclavagistes du Sud et le reste de l’Union, dirigée par le président Abraham Lincoln, est l’un des premiers conflits modernes où le potentiel de destructions des armes industrielles (artillerie, fusils à canon rayé) s’expriment à plein.

 

Résultat : en quatre ans, les batailles provoquent la mort de plus de 750 000 hommes pour une population totale de 31 millions d’habitants. Le sud esclavagiste paie le plus lourd tribut en perdant près de 290 000 soldats pour 5,5 millions d’habitants blancs. Tout cela, le duo Lambil/Salvérius l’illustre bien au fil de leurs albums. Alors que Louis Salvérius avait opté au départ pour un dessin « gros nez » typique de l’école de Marcinelle et du journal de Spirou, son successeur à partir de 1972 oriente peu à peu son style vers des traits de plus en plus réalistes. Alors que la bande dessinée est destinée aux enfants, il n’hésite pas à représenter dans de grandes cases de vastes scènes de batailles où l’on aperçoit des cadavres  dont le sang se mêle à la boue.

 

Cauvin Raoul (scénario), Lambil Willy (dessins), Les Quatre Évangélistes, 2015. Les albums des Tuniques Bleues s'ouvrent régulièrement sur des champs de batailles jonchés de cadavres.

   

Côté scénario, la série se plait à mettre en scène la stupidité des militaires en usant d’une vaste palette de personnages ridicules : le colonel Stark, n’hésitant pas à entrainer le 22e régiment de cavalerie vers une mort certaine à la moindre occasion, le sergent Chesterfield, un idiot sympathique ivre de gloire, le caporal Blutch, un petit antimilitariste enrôlé de force (on l’apprend dans l’album Blue rétro – 1982), sa jument Arabesque, entraînée à faire le mort dès que Stark lance l’ordre de « Charger !!! », et une longue liste d’officiers supérieurs tous plus cyniques les uns que les autres. Il est vrai qu’à la création des Tuniques Bleues l’ambiance est à la contestation de la guerre, notamment celle du Vietnam.

 

Le choix de situer les aventures de leurs héros durant la guerre de Sécession marque également un tournant dans la bande dessinée western franco-belge. Durant la première moitié du XXe siècle, le genre se construit comme un vaste fresque célébrant la victoire de l’homme blanc civilisateur, incarné par le trappeur ou le cow-boy, sur la sauvagerie représentée par les Amérindiens. Dans des films comme La chevauchée fantastique (1939) de John Ford, ceux-ci sont d’ailleurs filmés comme des êtres animalisés s’exprimant avec de simples cris de bêtes. Tout cela change au début des années soixante. Avec la décolonisation, l’Occident s’aperçoit qu’il n’est plus seul. Dans Les Cheyennes (1964), Ford donne la parole aux vaincus (tout comme le cinéma allemand avec la série Winnetou, qui totalise onze films entre 1962 et 1966) alors qu’au même moment, les réalisateurs italiens se plaisent à montrer le cowboy n’ont plus comme un héros civilisateur, mais comme une brute sans scrupule.

 

 

Cauvin Raoul (scénario), Salvérius Louis (dessins), Des bleus et des tuniques, 1976. Cet album, qui compile une partie des premières histoires des Tuniques bleues, reprend les poncifs des westerns classiques : des Amérindiens hostiles et un arrière-plan désertique inspiré par Monument Valley qui a servi de décor à de nombreux films de John Ford.

 

 

Tout cela change évidemment la manière de voir l’Ouest dans la bande dessinée européenne, notamment sur le continent, où il devient de moins en moins possible de représenter des Amérindiens stéréotypés assoiffés du sang des « visages pâles ».

 

Les artistes optent alors pour trois stratégies. Certains choisissent d’évoquer sans fard le sort des natifs et la responsabilité des colonisateurs dans leur disparition. Dès le premier album de la série Blueberry (Fort Navajo – 1965) de Jean-Michel Charlier et Mœbius, l’accord de paix entre les États-Unis et le chef apache Cochise est mis à mal par les agissement d’un officier de cavalerie va-t-en-guerre et xénophobe.

 

D’autres auteurs décident, eux, de représenter les Amérindiens sous des traits sympathiques. C’est le cas avec Oumpah-Pah (1959) de Goscinny et Uderzo, mais surtout avec Yakari de Job (scénario) et Derib (dessins), série lancée en 1969 dans laquelle les colons européens n’apparaissent simplement pas.

 

Les créateurs des Tuniques bleues choisissent eux une autre option. Alors que les premiers récits courts dessinés par Louis Salvérius (regroupés notamment dans des albums comme Des Bleus et des tuniques — 1976 ) se déroulaient dans l’Ouest classique et reprenaient l’opposition classique entre la cavalerie américaine et les Apaches, les histoires suivantes s’orientent de plus en plus dans un décor qui n’évoque pas les Amérindiens.  Ceux-ci sont remplacés par les sudistes, des antagonistes désormais plus acceptables alors qu’au même moment la ségrégation politique, dernière survivance des États confédérés, prend peu à peu fin aux États-Unis avec la victoire du mouvement des droits civiques. Dans la série de Cauvin et Lambil, les grands espaces de l’Ouest font place aux vallées urbanisées et aux champs de bataille de l’Est. Un chemin qu’avait en réalité déjà pris Charlier et Mœbius pour Blueberry avec la préquelle La jeunesse de Blueberry (prépubliée dès la fin des années 1960 et publiée en album en 1975). Désormais dans la bande dessinée franco-belge, l’Ouest a le blues alors que western laisse peu à peu la place à la fantasy comme genre dominant du 9e art européen.

 

Pour en savoir plus sur la guerre de Sécession, n'hésitez pas à visionner le documentaire The Civil War de Ken Burns et à lire l'ouvrage de James M. McPherson, Le guerre de Sécession (1861-1865), 1991 (rééd. 2010).

 

Vous pouvez retrouver les œuvres originales de Lambil sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

 

 

 

 

 

William Blanc

Articles associés

Les pionniers de l'espérance : la bataille des futurs

Les Tuniques Bleues t.11 : Des Bleus en noir et blanc

Alix, le Romain


12 commentaires
Pour laisser un commentaire sur cet article, veuillez vous connecter
William
William

Dear Sir, I'm really sorry about that but I'm not very fluent in English and I can't translate this article in your language.

Posté le: 02/05/18 17:28
Hunley
Hunley

I would love to read an article like this in English or Dutch. Sadly google translate is pretty limited and nuances are often lost.

Posté le: 02/05/18 13:09
William
William

oui, bien vu... je n'ai vu que le second. Bon, et bien, en tout cas, rendez-vous une prochaine fois pour un papier sur les Amérindiens dans les comics. Ca sera l'occasion de débattre à nouveau. Bonne journée ;-)

Posté le: 09/03/18 15:43
Zibbhebu
Zibbhebu

Soldat bleu et Un homme nommé cheval sont des films distincts, quoique datés tous deux de 1970. Le premier de Ralph Nelson a pour sujet les exactions commises par l'armée américaine, en l'occurrence le massacre de Sand Creek, et le second d'Elliot Silverstein décrit l'adoption d'un Britannique par une tribu indienne après moult vicissitudes. Ce film est le premier à montrer sur écran des rites initiatiques indiens très impressionnants, dont on trouvaient déjà des représentations picturales dans l'oeuvre du peintre George Catlin.

Posté le: 09/03/18 15:40
William
William

Ah, au temps pour moi, il y a aussi Pow Wow Smith de DC Comics, apparu dès 1949 ;-)

Posté le: 09/03/18 14:29
William
William

Diable, je vois que j'ai affaire à un connaisseur ;-) ... bon, on sera d'accord sur une chose au moins, "La captive aux yeux clairs", waouh (même si encore une fois, c'est une Amérindienne qui est représentée)... concernant l'article, j'aurai dû formuler ma phrase autrement, j'en conviens. Il n'empêche, dans tous les films que vous citez, les Amérindiens, même représentés de manière positive (et encore,on pourrait en débattre pour certains films de Ford, mais cela nous emmènerait bien trop loin) ne sont pas au centre du récit de l'immense majorité de ces films. Il faut pour cela attendre le début des années 1970 avec des films comme "Un homme nommé cheval" ("Soldier Blue" je crois qu'on parle du même film en fait). Après, il faudrait que je mène l'enquête sur les comics. les super-héros amérindiens sont nombreux, mais, dans mes souvenirs, la plupart apparaissent tardivement (années 1970 là encore, même si le Super-Chief de DC Comics voit le jour en 1961)... à voir... Bonne journée

Posté le: 09/03/18 14:22
Zibbhebu
Zibbhebu

Je ne sais pas si vous arriverez à le trouver facilement mais c'est une curiosité. Cela étant,, je persiste et signe s'agissant du cinéma (bon je suis un très très gros amateur de western ce qui fait que j'ai une collection tant de films que de BD sur le sujet (et je ne parle pas des bouquins) plutot encombrante). On commence avec Ford: le Massacre de Fort Apache (1948) n'est pas du tout anti-indien, loin de là. On embraye avec La Flèche brisée (1950) de Delmer Daves, qui a pour sujet les relations amicales entre Cochise et Tom Jeffords, un fait historique authentique, avec Au delà du Missouri (1951) de William Welman, une belle histoire de trappeurs, avec La captive aux yeux clairs (1952) d'Howard Hawks, chef d'oeuvre absolu (je suis partial je sais) dont le personnage de pov'diable inspirera Essegesse pour le compagnon indien de Capt'ain Swing, Bronco avec Apache (1954) de Robert Aldrich, avec un Burt Lancaster discutable en apache, avec La rivière de nos amours (1955) d'André de Toth, avec un Walter Matthau délectable en mauvais, avec le Jugement des flèches (1957) de Samuel Fuller. Rien que des films de premier plan avec des réalisateurs plus que renommés. Et en série b, juste pour le fun on peut citer Geronimo (1962) d'Arnold Laven avec Chuck Connors ou la reine de la prairie d'Alan Dwan (1954) avec Ronald Reagan. Autrement dit, Soldat bleu ou Little big man ne font que s'inscrire dans une thématique déjà copieusement abordée...

Posté le: 09/03/18 11:12
William
William

Ah oui, et merci pour la référence à "The Vanishing American"... je ne connaissais pas (et je vais m'empresser de le regarder) ;-)

Posté le: 09/03/18 10:26
William
William

Bonjour Zibbhebu, Merci pour ce commentaire. Je comprends vos réserves, d'autant qu'un article aussi court ne peut pas entrer dans les détails et il existe toujours des exceptions (il manque d'ailleurs à cet article une analyse du regard des Amérindiens dans "Lucky Luke"... ça fera peut-être l'objet d'un autre article ;-) ). Mais à mon avis (on peut toujours en débattre) on ne peut ignorer tout de même la tendance générale dans les westerns (notamment au cinéma) qui fait des Amérindiens les "monstres" du genre. Sur Ford, oui, en effet, le personnage de Yakima est ambigu. Mais c'est une femme et on l'aperçoit peu (elle ne fait pas partie des passagers de la diligence d'ailleurs, sur lesquels l'action est centrée). Les Amérindiens restent eux des dangers... il faut attendre à mon avis les années 1960 pour que la tendance commence à s'inverser durablement avec des films comme "Little Big Man" (1970), ou dans la BD. De manière frappante, dans "Les Tuniques Bleues" (ou, de manière inversée, dans Yakari), les Amérindiens disparaissent presque complètement après les premiers albums. Bien à vous WB

Posté le: 09/03/18 10:23
Zibbhebu
Zibbhebu

Pour une fois, je vais émettre des réserves sur cet article, pas tant sur Les Tuniques bleues d'ailleurs que sur le contexte westernien décrit. Il est beaucoup trop réducteur à mon gout, parce que si l'on regarde simplement du coté de la bd italienne, un monument comme Tex Willer, dont les origines remontent à 1948 n'a jamais présenté une vision caricaturale du monde indien, bien au contraire. Quant à Stagecoach de Ford (1939), réalisateur respecté des Indiens et qui se faisait un point d'honneur à engager des acteurs indiens (ici des Navajos), les Apaches sont une menace qui plane sur le film mais que l'on ne voit que pendant l'attaque finale et lors de laquelle ils ont peut etre d'autres priorités que celles de tenir des propos mondains. Le seul personnage indien du film qui n'est pas simplement une silhouette est Yakima, l'épouse apache du tenancier du relais ou s'abrite la diligence. Une femme ambigue, intelligente et partagée entre deux mondes et qui n'est pas du tout représentée de manière ni insultante ni manichéenne. Mais c'est un peu un lieu commun de considérer que le cinéma américain n'a jamais présenté les Indiens jusqu'à une époque relativement récente que de façon péjorative. C'est oublier qu'un film comme the Vanishing American (la race qui meurt) date de 1925 et que ce n'est pas du tout une oeuvre isolée.

Posté le: 09/03/18 09:33
William
William

Oui Renardeau, je confirme... en plus, il est très bien écrit et se lit facilement ;-)

Posté le: 09/03/18 08:18
renardeau
renardeau

Le "Mac Pherson" est un ouvrage incontournable pour comprendre cette période de l'histoire américaine...

Posté le: 09/03/18 08:14