Interview d'Hermann : Détours à Bois-Maury

20 janvier 2016,  par  William Blanc

 

Hermann, Khaled, 1993

Sans doute moins connue que Jeremiah, la série "Les Tours de Bois-Maury" (1984-1994) d'Hermann dépeint un Moyen âge sombre, violent et "rugueux" selon les propres termes du dessinateur et scénariste. Alors que les éditions Glénat viennent d'en publier l'intégrale des dix tomes, nous avons eu le plaisir d'en discuter avec Hermann, à Versailles, où une exposition lui a été consacrée en janvier 2015.

 

2DG : Qu'est-ce qui vous a amené à écrire et dessiner une série se déroulant en plein Moyen âge ?

Hermann : Je suis né en Haute Ardenne belge, dans un village tout près duquel se trouvaient les ruines d'un vieux château. Le fait d'avoir joué avec mes copains dans cet univers, étant donné que je dessinais déjà… Vous savez, les châteaux fort, c'est un peu notre western. Il y a quelque chose de séduisant et je crois qu'on ne s'en déferra jamais. La vue d'un château fort au sommet d'une colline, il y a quelque chose qui touche. Je ne peux pas l'expliquer.

 

 

2DG : Quand on pense au Moyen âge ardennais, cela renvoie vite à la légende des Quatre Fils Aymon qui a notamment été adaptée dans le journal Tintin en 1946-1947 ? Vous a-t-elle servi d'inspiration ?

Hermann : Je n'ai jamais abordé le Moyen âge sous cet angle. C'est le château de mon enfance qui m'a inspiré et j'en ai dessiné un dès le premier tome des Tours de Bois-Maury. Mais j'ai fait une erreur, car mon histoire est censée se dérouler aux alentours de l'An Mil. Un historien m'a envoyé un mot pour m'expliquer qu'à cette époque les forteresses de pierres étaient rarissimes. Seules des personnes très riches pouvaient en avoir. Le reste des constructions castrales étaient faites en rondin de bois, avec une tour au centre. J'ai donc modifié le décor dans l'album suivant. Je n'avais, au tout début de la série, pas effectué de vraies recherches. Par la suite, j'ai lu quelques livres, notamment ceux de Georges Duby, mais qui traitaient surtout d'économie rurale. Mais je voulais surtout des faits, quelque chose de plus excitant pouvant concerner la bande dessinée. J'ai voulu quand même respecter, autant que possible, la réalité historique sur laquelle je greffais, fatalement, les récits qui me passaient par la tête. Au fond, le comportement de l'homme était à l'époque le même qu'aujourd'hui. Seule la technologie a changé.

 

2DG : Quelles ont été vos sources écrites et iconographiques pour réaliser cette série ? D'autres BD ? Des films ? Des livres d'histoire ?

Hermann : En ce qui concerne les films, je ne crois pas. Les réalisateurs se consacrent trop au spectacle et pas assez à l'aspect plausible des intrigues. Pour le climat, la bande dessinée qui m'a le plus marqué est certainement Les compagnons du crépuscule de Bourgeon, série d'une force étonnante. C'est un écrivain que j'adore. Mais il n'a jamais fait que m'aider sans doute, et ne m'a pas non plus donné d'éléments précis. Il y aussi les livres des Funcken qui m'ont inspiré pour les costumes. Mais leur travail a un gros défaut, car rien n'est très précis, c'est un peu flou, comme vu à travers un verre un peu dépoli. Parfois, je parlais avec Fred (Funcken),et il me racontait comment les hommes d'armes se comportaient durant les guerres. Mais je n'avais pas de place pour ce genre de détails et de montrer, par exemple, comment on retendait une arbalète. La documentation sert mes personnages ; je ne dessine pas une documentation dans laquelle je mets des personnages. Cela reviendrait à inverser le regard de la caméra.

 

2DG : Néanmoins, dès le premier album de la série Babette (1984), vous dessinez de grandes planches précises montrant, par exemple, le chantier d'une cathédrale.

Hermann : Oui, je l'ai même fait en plus grand, et les éditions Glénat l'ont tiré en couleur. Ce dessin, dans le premier album, est assez limité en nombre d'éléments, mais dans le deuxième (Eloïse de Montgri. Ndlr) c'est beaucoup plus riche, et je dirai qu'on peut se servir de ça comme documentation. C'est parfaitement valable, j'ai tout respecté. Mais surtout, pour vous situer au Moyen âge, il faut aller au-delà des livres. J'ai ainsi visité l'Anatolie, loin de la civilisation, où j'ai vu par endroits des excréments d'animaux qui séchait sur des petits creux dans les rochers pour en faire du combustible, bref j'ai vu là des gens agir probablement comme a l'époque médiévale. À partir de ça, il faut être un peu logique et penser à l'inconfort de cette époque.    

 

 

2DG : On a l'impression que votre Moyen âge est très rural, très terrien.

Hermann : Oui, tout à fait.

 

2DG : Est-ce que votre origine ardennaise a joué dans ce choix ?

Hermann : Sans aucun doute. Pourtant, chez moi, il y avait l'électricité, une salle de bain. On ne déféquait pas dans un sceau. Mais vous savez, de vivre, de marcher dans la forêt, de ramasser des branches, tout ça vous construit un passé. Je pense que beaucoup de citadins ne pourraient pas exprimer le Moyen âge tel que je l'ai fait, parce qu'ils ont vécu entourés de maison, de trottoir, de rues, et ils ont beau se documenter, il y a un contact physique, viscéral qu'ils n'ont pas et n'auront jamais. Moi, j'en ai bénéficié et c'est ce qui explique ce côté un peu rugueux de ma manière de traduire les choses.  

Hermann, William, 1990

 

2DG : Vous avez décidé, à partir du septième album William (1990), d'entraîner le héros des Tours de Bois Maury, Aymar, en croisades ? Par la suite, vous insistez grandement sur les rapports entre les civilisations et les religions. Doit-on y voir un écho de la guerre en ex-Yougoslavie, à laquelle vous avez consacré un album, Sarajevo-Tango (1995) ?  

Hermann : Aucun rapport. Parfois, je veux montrer cette espèce de religiosité qui tient du fanatisme. À la fin de William, justement, alors que les chrétiens latins et orthodoxes se battent entre eux, je montre Aymar qui regarde vers le ciel et en disant tout bas : "Dieu". C'est une interrogation moderne que j'ai mise dans sa tête, autrement dit : "vous êtes tous là--- au nom de Dieu et vous vous massacrez". Aymar de Bois-Maury n'est pas un fanatique. C'est probablement un homme religieux, parce que tout le monde l'était au Moyen âge. Il ne faut pas être moderniste et camper quelqu'un qui serait une espèce de gauchiste. Ça ne tient pas. Il y avait certainement des révoltés, mais il n'avait pas cette mentalité-là. J'ai horreur de la malhonnêteté, d'un côté comme de l'autre.

 

2DG : Les Tours de Bois-Maury sont tout de même une des rares séries de bandes dessinées médiévales à mettre en avant des personnages issus des couches populaires, comme le maçon Germain ou l'écuyer Olivier. Même physiquement, vos personnages semblent marqués par une vie de labeur. Pourquoi ce choix ?

Hermann : C'est ce qui m'intéresse. Il y a, dans Les Tours de Bois-Maury, un petit côté Zola, dans La Terre. En ce qui concerne le physique, quand j'ai travaillé sur des séries westerns, je me suis inspiré de photos d'époques qui n'ont rien à voir avec les films de John Wayne. On y voit des gens usés, vieillis avant l'âge, dans des petites baraques faites de rondins avec un toit fait de terre. C'est une forme de Moyen âge. Dans le roman d'Émile Zola, la terre est par-dessus tout et il y a peu d'humanité telle que nous la concevons. Comment voulez-vous dans un contexte pareil qu'il y ait une place pour de l'amour ou le rêve. Et il faut travailler avec ça. C'est beau de voir de jolis bâtiments, mais c'est de la sophistication. La vraie vie est dans la campagne. Il y a tellement de séries qui ne traitent que de chevaliers qu'on en viendrait à croire que les petits n'existaient pas. Et réalité, ils avaient leur rôle. Même mon chevalier, Aymar, a été dépossédé et cherche à récupérer son château qui, au fond, est une métaphore. Après tout, nous poursuivons tous un château que nous n'atteindrons jamais.

 

2DG : Doit-on y voir une allusion au Graal arthurien ?

Hermann : Non, le château, c'est quelque chose d'un peu plus vague. Et puis, il y a un côté religieux dans le Graal. Je suis trop plébéien pour ça. Je ne crois pas à ce qu'on ne voit pas. Je suis né catholique, mais je suis devenu, avec le temps, agnostique. J'ai cessé de croire en prenant connaissance de l'astrophysique, de la biologie. Avec tout ça, comment peut-on oser imaginer qu'il existe un Dieu précis ?  

 

2DG : Au-delà du château, c'est la forêt qui semble vous fasciner le plus. C'est un élément qui revient souvent dans Les Tours de Bois-Maury, notamment dans le dixième album, Olivier (1994) ?

Hermann : Oui, c'est la forêt ardennaise, c'est mon pays. J'adore dessiner les forêts. Je suis devenu bruxellois par la force des choses, mais j'ai une nostalgie de la forêt. J'y allais seul, je m'asseyais quelque part, des oiseaux venaient se poser tout près de moi. Il y a, durant ces instants, une espèce de communion avec la nature.

 

Propos recueillis par William Blanc

Vous pouvez retrouver les œuvres d'Hermann sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

 

William Blanc

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