Et la bande dessinée devint adulte (partie IX : Jean Solé)
Raconté par celles et ceux qui l'ont créée : Jean Solé
Les seventies
et la bande dessinée devint adulte,
raconté par celles et ceux qui l'ont créée
Jean Solé

Jean Solé, pour Rock&Folk, 1975 – in Mélodimages, éditions Vents d'Ouest, 1992
Pascal Hanrion : Il semble que la musique soit complètement indissociable de votre œuvre...
Jean Solé : Moi, la musique, c'est très important dans ma vie, pas en tant que musicien — je ne suis pas musicien du tout —, mais en tant qu'auditeur. Je suis fils de réfugié espagnol pendant la guerre civile (coup d'État du général Franco qui entraîne une guerre civile meurtrière dans la péninsule espagnole, de 1936 à 1939 / NDLR). Il y avait beaucoup de musique à la maison. Mon père était un fou d'opéra, surtout de Verdi, donc je connaissais tout ça par cœur.

Opéra Nabucco, Giuseppe Verdi, livret des éditions Ricordi, 1923 (source : musicalirica)
Pour écouter Va, pensiero, sull'ali dorate, Orchestra e Coro del Teatro La Fenice, Maestro del Coro Claudio Marino Moretti, Direttore - James Conlon : Giuseppe Verdi, Va, pensiero (Nabucco)
Mon grand frère, c'était le jazz et la chanson française du genre Brassens, Ferré... Ma sœur, c'était plutôt la variété comme Aznavour, Bécaud, tout ça... Je suis né en 1948, je parle donc des années 50.

Jean Solé, caricature de Georges Brassens, les grandes gueules, revue Pilote 1970 – in Mélodimages, éditions Vents d'Ouest, 1992

Jean Solé, dessin de Gilbert Bécaud (Monsieur 100 000 volts), Paris-Match, 1973 – in Mélodimages, éditions Vents d'Ouest, 1992
Et ma mère, qui était espagnole, catalane de Barcelone comme mon père, aimait beaucoup les zarzuelas, sortes d'opérettes espagnoles, Carlos Gardel... Petit, j'ai été nourri par tout ça. Il y avait beaucoup de musique à la maison, tout le temps, alors que personne n'était musicien.

Carlos Gardel, portrait photographique, s.d. (source : martinwullich)
Pour écouter la chanson El día que me quieras, Carlos Gardel : Vidéos Bing
PH : Votre premier souvenir musical marquant ?
JS : Ma première grande claque musicale, ça a été de voir les Beatles à l'Olympia, en 1964. Mon frère, qui était plus âgé que moi, n'a pas voulu aller combattre en Algérie. Il s'est engagé dans les pompiers de Paris. Il était pompier de service à l'Olympia. Un jour, Bruno Coquatrix, le patron de l'Olympia à l'époque, lui a proposé des places pour sa famille. La venue des Beatles à Paris a duré 3 semaines. Il y a eu aussi Trini Lopez, Sylvie Vartan, Pierre Vassiliu, etc.

Les Beatles, portrait photographique de promotion, concerts Olympia 1964

Et pour avoir une autre idée de l'impact des Beatles en concert : Shea Stadium à New York (The First Rock Concert Ever), l'année suivante Vidéos Bing
Mon frère nous a donc eu des places pour un des concerts. Je ne connaissais absolument pas les Beatles à ce moment-là : en Angleterre c'était déjà la folie, mais on ne les connaissait pas beaucoup en France en janvier 1964, ou à peine... En les écoutant, j'ai pris une claque monumentale.
D'abord le look, avec des cheveux qui paraissent courts aujourd'hui mais qui, à l'époque, étaient considérés comme longs, et c'était une révolution ! Moi, à l'époque, j'avais les cheveux en brosse, et quasiment en culottes courtes... Leur charisme ensuite, leur humour, et puis de merveilleuses chansons. Et mon frère les a vus pendant trois semaines, tous les jours, depuis les coulisses.

Jean Solé, Beatles, Femmes Club, Fluide Glacial #4, éditions Audie, 1976
Et du coup, je les ai rencontrés. J'étais allé au concert avec ma sœur Élise. Mon frère nous avait dit après le concert : « Attendez-moi devant l'Olympia, je finis mon service, je vous récupère et on rentre à la maison. » On habitait tous chez nos parents. C'était au début février. On attendait donc sur le trottoir de la rue des Capucines, c'était désert, il n'y avait personne, tout le monde était parti, l'Olympia avait fermé. Il y avait quand même une petite foule dans la petite rue Caumartin, où il y a la sortie des artistes. Il faisait froid, on se gelait...

Jean Solé, Beatles, Femmes Club (détail), Pop&Rock&Colegram, Les albums Fluide Glacial, éditions Audie, 1978
Tout d'un coup, derrière un hublot d'une des portes de l'entrée principale, on voit apparaître la tête de Bruno Coquatrix avec un gros cigare — il était connu à l'époque —, un taxi arrive sur le boulevard, il se gare devant l'Olympia, Bruno Coquatrix ouvre la porte, il sort, va voir le taxi, lui dit « Hôtel George V » (nous, on était là, juste devant), il se retourne, il fait un signe vers la porte, et les quatre sortent très vite et s'engouffrent dans le taxi.

Les Beatles, pose promotionnelle, Olympia 1964 (source : meet the beatles for real)
J'y croyais pas, ça n'existait pas à l'époque mais on aurait dit des Playmobils, avec leur coupe de cheveux. Ils sortaient de scène sans s'être démaquillés, ils étaient restés en coulisses en attendant que le public sorte de la salle, ils étaient orange à cause de leur fond de teint. Ils sont passés près de nous, ils ont fait les cons en sautillant, avec leurs petites boots et tout ça... J'avais même pas un stylo sur moi, même pas pu leur demander un autographe. Ils montent dans le taxi, Lennon devant et les trois autres derrière. Le feu était rouge, alors ils nous ont fait des signes, des grimaces... Nous, on était tétanisés, ma sœur et moi. Le lendemain, j'achetais mon premier 45 t... des Beatles. Twist and Shout.

Pour voir la chanson en concert (1963) : Vidéos Bing
PH : C'est vraiment ce qui a impulsé votre passion pour la pop-musique ?
JS : Oui, après, c'est parti à la vitesse grand V. Tout ce qui a suivi, surtout celle venant d'Angleterre, avec les Stones, The Who... Moi, je suis tombé dedans à mort. Et comme j'étais à l'école à Saint-Germain-des-Prés, devant le café de Flore, il y avait un kiosque à journaux qui avait la presse internationale. J'ai commencé à collectionner tout ce qui sortait sur les Beatles : j'en ai encore des armoires entières aujourd'hui.

Jean Solé, Marcel Gotlib, Dister (détail), Pop&Rock&Colegram, Les albums Fluide Glacial, éditions Audie, 1978
Même si cela peut paraître bizarre aujourd'hui, cette première rencontre avec la musique des Beatles a été le plus grand choc artistique de ma vie, c'est ce qui a tout déclenché. C'est même ça qui a provoqué le fait que je serais artiste moi-même. Comme ma passion était le dessin, je dessinais déjà comme un malade (je n'avais jamais arrêté depuis la maternelle), je ne fichais rien à l'école, je n'ai que le certificat d'études, je voulais être artiste mais je ne savais pas comment m'y prendre.

Jean Solé, revue Pilote #662, 1972
J'étais d'un milieu très modeste, famille d'immigrés, ma mère était femme de ménage, mon père comptable. Mon père, ça l'a rendu dingue que j'aime les Beatles à cette époque : il était un macho espagnol, il disait « Comment tu peux écouter ces tapettes, avec leurs cheveux longs et tout ça ! », il les trouvait efféminés, ce qu'ils étaient un peu d'ailleurs.

Jean Solé, Marcel Gotlib, Dister, Pop&Rock&Colegram, Les albums Fluide Glacial, éditions Audie, 1978
PH : Vous avez donc vécu votre rapport à la pop-musique comme un élément d'émancipation ?
JS : Oui, pour moi, comme pour beaucoup d'autres, ça a été la folie à partir de ce moment-là. J'ai suivi tout ça de très près, c'est ce qui a donné l'émergence de la contre-culture d'ailleurs. Dans la foulée de l’apparition puis du succès des groupes anglais et américains, il y a eu Mai 68, quatre ans après, ça a été très important. Moi, j'ai complètement été emballé par la pop-music, tout mon argent de poche passait dans les disques. En parallèle, je faisais aussi plein de dessins sur la musique, sur les Beatles.

Jean Solé, Les chevelus teutoniques, revue Fluide Glacial #7, 1976
Il y a eu un grand bouleversement dans la société des années 60, surtout à la fin. La contre-culture venait de Californie, menée par Gilbert Shelton et Robert Crumb. On les trouvait dans les librairies alternatives du quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans les petites revues underground comme Zap Comix : ça nous a beaucoup influencés.

S. Clay Wilson, Des pirates lesbiennes sauvent leur capitaine des docteurs diaboliques de Douvres, Zap Comix #7, 1974 – éditions Cornélius 2020

Jean Solé, dessin de couverture, en hommage à Robert Crumb, revue Pilote #706, 1973
Plus tard, j'ai rencontré Moebius, Mandryka, Gotlib : et bien tout le monde était intéressé par les dessinateurs nord-américains, tout particulièrement par Crumb. Comme il faisait des dessins très sexuels, ça correspondait bien à ce qu'on recherchait et à l'air du temps de la jeunesse en France, ça nous a beaucoup marqués. Pour nous, ça a correspondu à un vrai bouleversement des mentalités qui a culminé avec Mai 68.

Session Jam, Souvenir du carnage, Zap Comix #8, 1975, éditions Cornélius, 2020
PH : Est-ce qu'un rapport à un sexe libéré a été quelque chose de si important pour les auteurs à cette époque ?
JS : Oui, oui, bien sûr. À l'époque, pour ce qui est du sexe, on essayait d'enfoncer des portes qui restaient fermées. Il y avait beaucoup de tabous que nous essayions de transgresser grâce à la contre-culture et aux pratiques qui en découlaient. C'était minoritaire, certes, mais quand même, il y a eu un vaste changement de mentalités : les cheveux ont poussé, notre façon d'aborder les filles, elles participaient d'ailleurs à tout ça aussi, et de façon très active. On pouvait s'afficher ensemble plus librement. Curieusement, il y avait encore beaucoup de censure, mais finalement on la transgressait facilement.

Jean Solé, revue Fluide Glacial #16, 1977
On a aussi fait des choses qu'on ne pourrait plus faire aujourd'hui. Il ne faut pas oublier qu'il y a eu la création de tout un tas de festivals, Woodstock en tête, et toute une partie de la jeunesse a été complètement partie prenante, elle s'est complètement impliquée, elle a participé avec ferveur et avec passion.

Jean Solé, Showbizus aquarium, revue Fluide Glacial #18, 1977
La BD allait en parallèle avec la pop-music et le rock, ça évoluait en même temps, c'était une sorte d'osmose. On écoutait tous les disques anglo-saxons, le yéyé était derrière nous, on commençait à écouter du rock français. Ça progressait à toute vitesse, et c'est ce qui a ouvert la porte des années 70.

Jean Solé, Fluide Glacial #9, 1977

Jean Solé, rubrique En écoutant les images / Charlebois, revue Pilote 734, 1973, in Mélodimages, éditions Vents d'Ouest, 1992
Il ne faut pas oublier la musique psychédélique, à la fin des années 60. J'ai fait plein de choses dans le domaine, beaucoup de pochettes de disques comme celles de Jimi Hendrix par exemple, en 1975 chez Barclay, avec Moebius et Druillet. J'ai vu Hendrix au festival sur l’île de Wight en Angleterre, en 1970.

Jimi Hendrix, concert au festival de l’île de Wight, 1970, © Philippe Gras / Le Pictorium
Pour voir l'enregistrement du concert de Jimi Hendrix : Jimi Hendrix - Live at The Isle Of Wight (1970) - Vidéo Dailymotion
C'est en rentrant de l'île de Wight que Goscinny m'a appelé et que je suis entré à Pilote, en 1970 donc, en septembre 1970. Avant de partir, j'avais laissé un dossier, un carton à dessins, avec ce que je considérais de mieux dans ce que j'avais fait.

Jean Solé, revue Pilote #683, 1972
PH : Qu'est-ce qui vous a amené à pousser la porte de la revue Pilote ?
JS : Il y a eu des éléments de ma vie privée qui sont entrés en jeu. J'avais rencontré celle qui est devenue la mère de mes enfants, avec qui je suis toujours, elle est tombée enceinte. Elle avait dix-neuf ans, et moi j'en avais vingt. À l'époque, j'étais aux Beaux-Arts, je ne travaillais pas, je vivais chez mon père. En fait, j'avais passé le concours des Beaux-Arts pour calmer mon père qui considérait que ma vocation ce n'était pas un métier, mais je ne faisais que de la bande dessinée en parallèle. Ça m'a aussi permis d'avoir un statut.

Jean Solé, encombrements, revue Pilote #601, 1971
Donc, comme ma compagne et moi on attendait un bébé, il a été indispensable que je travaille, que je gagne ma vie, je ne pouvais plus rester chez mon père à vivre à ses crochets. Il n'y avait pas de chômage à l'époque, j'avais même pensé me faire embaucher à Billancourt, chez Renault, comme O.S. (ouvrier spécialisé / NDLR). Mais tous les potes me disaient « Tu devrais montrer tes dessins à Pilote », ils m'ont décidé, je l'ai fait, ça a marché et depuis, ça n'a plus cessé.

Jean Solé, scénario Jean-Pierre Dionnet, Les clochards milliardaires, revue Pilote #603, 1971
J'ai fait beaucoup de choses sur la musique : les premières pages qui ont été publiées sur la pop-musique, c'est moi qui les ai faites dans Pilote, c'était une série de neuf pages, Magical Mystery Pop. Elles ont eu un certain impact du fait qu'elles sont apparues sur un terrain complètement vierge, il n'y avait rien eu avant.

Jean Solé, Magical Mystery Pop, Pilote #664, 1972
PH : Dans son propre témoignage, Serge Clerc dit que ça a été un véritable choc pour lui que de la découvrir. Comment l'idée vous est-elle venue ?
JS : C'est venu de Goscinny, encore une fois. Pilote était un hebdo à l'époque, il avait décidé d'introduire une rubrique qui s'appelait Chacun son truc, dans laquelle un auteur faisait ce qu'il voulait, avec une quasi-liberté de longueur : pour moi, neuf pages c'était déjà beaucoup... Moebius, plus tard, dans la même rubrique, a fait La déviation, qui était une histoire absolument géniale.

Moebius, La déviation (détail), revue Pilote #688, 1973
Comme j'étais déjà dans le thème de la contre-culture, le rock, la pop-music..., je me suis dit que j'allais raconter l'histoire du rock. C'était en 1972. Il y a eu beaucoup de retours positifs, beaucoup de courrier est arrivé à Pilote, alors Goscinny m'a dit qu'il aimerait bien que je fasse une rubrique musicale, une rubrique pop. Je me suis associé avec un autre dessinateur, Patrick Lesueur. À nous deux, en écoutant des images pendant des années, à chaque fois on prenait un groupe ou un musicien, à tour de rôle, on faisait un article avec un ou deux dessins, sur une ou deux pages.

Jean Solé, Patrick Lesueur, rubrique En écoutant les images, Pink Floyd, revue Pilote #722, 1973

Jean Solé, rubrique En écoutant les images, Jimi Hendrix, revue Pilote #722, 1973
Tout ça a fait boule de neige, c'est-à-dire que j'ai commencé à rencontrer des musiciens professionnellement, dont les Beatles que j'avais croisés plus tôt à la sortie de leur concert à l'Olympia. Comme je faisais cette rubrique, j'étais en cheville avec les maisons de disques qui m'envoyaient des disques, des invitations pour les concerts. J'ai par exemple rencontré Frank Zappa, avec Alain Dister, quand il est passé à Paris.

Frank Zappa, portrait photographique d'Alain Dister, Hollywood, 1966, © Alain Dister (source : alaindister.com)
Pour voir un reportage d'Alain Dister sur la revue anglaise N.M.E. (New Musical Express) et sur la photographe Pennie Smith : Vidéo - Alain Dister Rock Critic Photographer

Jean Solé, croquis de Frank Zappa réalisé dans sa loge lors de son concert au Palais des Sports à Paris en 1975, in Mélodimages, éditions Vents d'Ouest, 1992
Pour voir un enregistrement d'un extrait du concert de Frank Zappa Approximate, 1974 : Frank Zappa - Approximate (1974) - YouTube
C'était au Palais des sports de Paris, j'étais avec Gotlib. Zappa ne parlait pas un mot de français, moi pas un mot d'anglais : c'est Alain Dister, journaliste de rock, qui a parlé avec lui et qui a fait l'interview. J'ai pas compris grand-chose à ce qu'ils ont dit, mais il a posé pour moi dans sa loge, je l'ai dessiné.

Jean Solé, Panard'Schlingage, Fluide Glacial #3, 1975
J'ai aussi rencontré les Rolling Stones quand ils sont passés à La Villette. Après les concerts, il y avait souvent un after, une sauterie, ou un machin comme ça. J'étais convié à ces trucs-là, j'étais invité par les maisons de disques. Moi, j'étais aux anges, je vivais un rêve éveillé, surtout en pensant d'où je venais, d'un milieu très modeste : tout d'un coup, je jouais dans la cour des grands.

Jean Solé, Magical Mystery Pop, revue Pilote #664, 1972
Et le fait aussi de côtoyer tous les autres auteurs de Pilote de l'époque, avec qui je suis devenu très ami : j'ai parlé de Gotlib, mais il y a eu aussi Giraud, Reiser, Gébé, Uderzo, Fred, Mandryka, Mézières, Druillet, Lob, Bretécher, Cabu, etc. On était une certaine bande à Pilote, avec Mandryka, Moebius, Gotlib, qui était très branchée musique et contre-culture. Les autres s'y intéressaient moins, mais nous, on était en plein là-dedans. Goscinny était formidable pour ça parce qu'il nous laissait totalement libres.

Jean Solé, dessin pour le sommaire de la revue Pilote #669, 1972
PH : Goscinny ne vous a jamais censuré ?
JS : Avant que je rentre à Pilote, en 1970, il semblerait qu'il y ait eu des litiges avec certains auteurs, même en 68, ils l'ont un peu bousculé. Quand je suis arrivé, c'était réglé. Il y a un point très important à évoquer. J'ai acheté Pilote depuis le numéro 1, en octobre 1959, j'étais abonné, c'était ma passion. Dix ans après, j'y étais : incroyable !

Marcel Gotlib, Goscinny présente Pilote-World, revue Pilote #600, 1971
Quand j'ai commencé à lire Pilote, c'était un journal pour gamins, voire pour les jeunes adolescents éventuellement. Petit à petit, il est devenu plus adulte. En 70, quand je suis arrivé, il avait encore mûri, il était devenu un journal pour des lecteurs plus âgés que des ados, sous la houlette de Goscinny qui l'avait fait évoluer, qui avait complètement accompagné le mouvement d'émancipation.

Jean Solé, Sujets à proposer, revue Pilote #629, 1971
La BD est devenue adulte car elle a abordé des sujets qui n'avaient pas été abordés avant : le sexe, la politique, toutes sortes de choses comme ça qui étaient absolument inconnues. Dans le même temps, j'ai aussi travaillé pour d'autres supports, j'ai fait beaucoup de travaux dans d'autres journaux, dans l'illustration, j'ai fait des affiches...

Jean Solé, Je m'appelle Jean Cyriaque, scénario Jean-Pierre Dionnet, revue Pilote #684, 1972
Il y avait un bain de culture, même en France, qui avait été très marqué par les Beatles. Par exemple, depuis, je suis devenu très ami avec Richard Gotainer : et bien lui, il les a vus comme moi à l'Olympia en 64, il a pris une claque monumentale. Il a décidé d'être chanteur à ce moment-là.

Jean Solé, Musiques à suivre, (À suivre) #176, 1992 – reproduit dans Pop-Hop, éditions Oblique.PLG, 2015
Julien Clerc m'a dit la même chose, William Sheller, Louis Chedid, Antoine de Caunes, Laurent Voulzy, etc. Plein d'artistes français de variété ont pris une claque avec les Beatles, dans les trois semaines qu'ils sont restés à Paris.
PH : Est-ce que vous considérez qu'une planche comme Un petit dessin vaut mieux qu'un long disco est bien représentative de l'émancipation de la BD ?
JS : Ça, c'est dans la série que j'ai faite avec Dister et Gotlib dans Fluide Glacial : ça n'aurait pas pu passer dans Pilote. Et justement, tout est lié. Comme il y a eu tout ce mouvement d'émancipation, Gotlib a quitté Pilote, malgré toute l'estime qu'il avait pour Goscinny qui était comme son père adoptif. Il a créé L’Écho des savanes avec Mandryka et Claire Bretécher, revue dans laquelle il y avait plein de cul (Goscinny détestait ça, ils se sont fâchés là-dessus...).

Jean Solé, revue Fluide Glacial #15, 1977
Moi, je suis resté à Pilote. Mais dès que Gotlib a créé Fluide Glacial en 75, il m'a demandé de le suivre. J'ai donc participé au numéro 1.


Jean Solé, drame de la route, Fluide Glacial #1, éditions Audie, 1975
J'ai une anecdote qui définit bien l'état d'esprit de Gotlib à l'époque. Au bas de la seconde planche, il y a écrit « fin » à droite, il y a ensuite un blanc, et puis Solé tout seul au bout. J'avais signé « Gotlib Solé », mais c'est lui qui a enlevé sa signature car il trouvait que dans ce numéro 1 de Fluide Glacial, il était déjà partout. Il m'a dit : « Mes signatures, y'en a déjà un peu trop. » Ça a été republié ultérieurement en gardant les deux signatures.
Au bout d'un moment, comme il était passionné de musique, il m'a dit que ce serait bien que je fasse une rubrique musicale pour Fluide. J'ai alors demandé à Alain Dister, journaliste de rock qui avait vécu aux États-Unis, qui connaissait tout le monde de la pop et du rock par cœur, de me traduire les textes en français.

Jean Solé (hors lettrage), dessin promotionnel pour la série Pop et Rock et Colégram, revue Fluide Glacial #28, 1978
On choisissait un artiste, et puis une de ses chansons, Alain Dister la traduisait (en y plaçant de l'argot comme il fallait...), ensuite j'élaborais un scénario, je faisais mes quatre ou cinq pages (j'étais totalement libre, Dister ne s'occupait pas de ce que je faisais avec mes dessins), je passais mes planches crayonnées à Marcel (Gotlib) qui rajoutait des petits bonhommes dans tous les coins : le principe, c'était qu'il n'y ait pas un centimètre carré de libre. Il en rajoutait partout, ensuite il me refilait les planches, j'encrais l'ensemble.

Jean Solé, Tu veux mon punk dans la gueule !!, revue Fluide Glacial #14, 1977
Là, pour nous, c'était faire de l'humour, le but c'était de déconner, c'était le karma de Gotlib, il fallait que ce soit drôle, on avait des consignes très précises : vous devez faire marrer ! Alors, on s'en est donné à cœur joie, on a déconné à plein tube sur plein de morceaux, on a passé en revue plein d'artistes, ça a donné l'album Pop&Rock&Colégram. C'est comme ça qu'on fonctionnait, on bossait très sérieusement mais on s'amusait beaucoup.

Jean Solé, dessin de couverture, Pop&Rock&Colegram, Les albums Fluide Glacial, éditions Audie, 1978
Il n'y avait aucune limite, on faisait tout un tas de trucs qu'on ne pourrait plus faire maintenant. Si on regarde une autre bande comme celle de Hara-Kiri à l'époque, ils faisaient des unes qui étaient scatologiques, obscènes, sans respect pour la gent féminine... : elles ne pourraient plus passer maintenant. Les lobbies en tous genres leur tomberaient dessus tout de suite à bras raccourcis.

Hara-Kiri, couverture du numéro 77, 1968
Avec les réseaux sociaux, on ne peut plus rien faire aujourd'hui sans que ça prenne des dimensions ahurissantes, alors qu'à l'époque, curieusement, on pouvait faire tout ça alors qu'il y avait la censure. Par exemple, quand Hara-Kiri faisait un truc très anticlérical, anti-catho ou autre, il n'y avait pas de réaction, même le clergé ne réagissait pas : il ignorait totalement la publication.

Publicité détournée, in Hara-Kiri #86, 1968
Toutes ces années-là ont vu l’émergence aussi de plein de choses qui ont été très importantes par la suite : le féminisme, l’écologie, la libération sexuelle... Tout ça a commencé à bouillonner dès la fin des années 60, avec le mouvement hippie, entre autres...

Jean Solé, dessin d'accompagnement, Pop&Rock&Colégram, les albums Fluide Glacial, 1978
PH : Vous parlez beaucoup d’amusement et de déconnade. Est-ce que ça a été le moyen de vous éloigner d'une éducation trop stricte de la société de l'époque, de celle de vos parents ?
JS : Quand j'étais gamin, les BD que je lisais dans Pilote, comme Astérix, m'amusaient beaucoup. Mais moi, j'ai toujours eu un tropisme vers l'humour, je n'aimais pas les histoires trop sérieuses comme Buck Danny, Michel Vaillant ou Tanguy et Laverdure. Ce que j'aimais, c'était les trucs rigolos. Donc l'humour, tout comme le fait de déconner, ont toujours été des moteurs de mon travail. Mais on faisait tout ça sérieusement, on s'appliquait à déconner.

Uderzo & Goscinny, Astérix le Gaulois, revue Pilote #32, 1960
Et pour ce qui est de mes parents, il y a eu un revirement complet le jour où j'ai été publié dans Pilote. Tout d'un coup, mon père est devenu fier. Comme Solé n'est pas un pseudo mais mon vrai nom, il montrait à tout le monde mes dessins dans Pilote, à son médecin, aux commerçants de la rue, à ses collègues : « Regardez, c'est mon fils !... », alors qu'il avait tout fait pour que je ne fasse pas ça : j'ai tenu bon.

Jean Solé, Duvic scénario, revue Pilote #609, 1971
Aujourd'hui nous avons deux fils, dont Julien qui dessine aussi. Il vient de faire un bouquin sur Gotlib justement, qui lui a donné le biberon quand il était petit. Pour lui, c'était comme un tonton. Julien est né en 1971, cela faisait un an que j'étais à Pilote. Gotlib venait régulièrement à la maison, et il lui a donné réellement le biberon. Gotlib nous a dessinés tous les quatre, leur mère, Julien, Vincent et moi, pour le faire-part du changement d'adresse, pour notre départ pour la campagne.

Jean Solé, Comment avoir une maison, revue Pilote #613, 1971
Le rapport avec mes fils est qu'à la différence de ce que j'ai vécu, eux sont nés en écoutant la musique que j'écoutais, ils ont grandi avec ça. Tout naturellement, ils sont devenus d'excellents musiciens : Vincent joue de la guitare, Julien joue de la basse. Ils ont monté plusieurs groupes, ils ont joué avec Gotlib d'ailleurs qui jouait lui-même de la guitare (il chantait du Brassens). Ils sont à fond dans la musique, ils vont prochainement sortir un 45 tours autour de la série des Zumbies (Éditions Fluide Glacial).

Marcel Gotlib, Réflexions non dénuées d'intérêt, Rubrique-à-brac T.1, Dargaud éditeur, 1970

Julien Solé / CDM, Les Zumbies, strip pour promotion abonnement, dans la revue Fluide Glacial, s.d. (source : 2DGalleries / collection de Julio)
Moi, je suis resté un peu dans le milieu de la musique. Je viens de décorer deux guitares, deux Telecaster, dont une commande de Bruce Springsteen qu'il a maintenant chez lui, dans sa collection. Je ne pense pas qu'il joue avec. Sur scène, il a sa Telecaster customisée, vintage, assurée pour je ne sais combien de millions de dollars... J'en suis fier.

© Avec l'aimable autorisation de Customisation De Guitare | Guitare Custom Art
C'est un peu comme quand j'avais fait une couverture de Pilote avec E.T., le personnage de Spielberg. Il a voulu me l'acheter. Il m'a fait téléphoner par sa secrétaire, elle me l'a même passé à un moment. Il était en Europe à ce moment-là pour la promotion du film, il avait vu mon dessin à Paris dans un kiosque. Je n'ai rien compris à ce qu'il m'a dit, avec son accent américain.

Jean Solé, dessin de couverture, revue Pilote, 1982
Il a repassé le combiné à sa secrétaire qui m'a demandé combien j'en voulais. Comme on lisait partout qu'il était l'homme le plus riche d'Hollywood, j'ai demandé une journée de ses revenus. J'ai pensé que vu ce qu'il gagnait, l'équivalent d'une journée de ses revenus sur 365 jours dans l'année, ce ne serait pas grand-chose. Mais bon, je n'ai plus jamais eu de nouvelles, il n'a pas donné suite...
ph : Si vous regardez derrière vous, par dessus votre épaule, que vous revoyez votre parcours, qu'est-ce que vous en pensez ?
js : Ma vie a été un conte de fée. À part ma période de 17 mois de service militaire, dans un régiment disciplinaire, qui a été catastrophique, je n'ai fait que dessiner... depuis la maternelle jusqu'à maintenant, à mes 77 ans.

Jean Solé, Le nerf de la bière, revue Pilote #600, 1971
Je n'ai fait que ça : je n'ai jamais été dans un bureau, je ne prends pas les transports en commun, je ne suis pas dans les embouteillages ni le matin ni le soir, je ne vais pas sur le périph'...
Je fais ce que je voulais faire depuis tout petit. Ça a été un parcours rêvé pour moi. Quand j'avais dix ans, je n'aurais jamais pensé que j'aurais ce parcours. Ce fut aussi un parcours très riche, de rencontres avec des gens remarquables que j'ai côtoyés tout au long de ma vie, et pour certains que je côtoie encore aujourd'hui. J'ai une seule frustration : j'aurais aimé être musicien. Je n'ai pas eu le temps de m'y mettre.

Jean Solé, Les chats, Cadorire, 1988 – in Animaleries et compagnie, éditions Vents d'Ouest, 1991
J'ai adoré les années 70 mais j'ai détesté les années 80. Il y a eu le retour de plein de choses qu'on pensait avoir éliminées et qui revenaient avec les années Tapie, les années fric, la prédominance de l'argent, du business... Nous, on n'a pas retourné notre veste, on a continué à travailler comme on faisait avant.

Jean Solé – in Animaleries et compagnie, éditions Vents d'Ouest, 1991
Je suis un grand collectionneur de tout, peut-être autant que Robert Crumb. C'est pour cela qu'on est venu à la campagne. On a acheté une très grande ferme ancienne, avec des étages, des dépendances. C'est bourré de trucs et de machins. Quand les gens viennent ici, ils me disent qu'ils se croient dans un musée...

Marcel Gotlib, faire-part du changement d'adresse offert à Jean Solé lors de son déménagement, 1978 (avec un léger rectificatif sur les panneaux d'information, on n'allait quand même pas vous donner l'adresse et le téléphone de l'auteur !... :) / NDLR)
Donc, quand je ne dessine pas, je collectionne. Je collectionne tout : je collectionne les collections, tout ce qui m'intéresse, de façon boulimique. Alors évidemment, les livres et les disques principalement, mais aussi toutes sortes de choses : c'est infini. Il n'y a pas un objet qui soit plus important qu'un autre, pas un qui domine tous les autres.

André Franquin, Gaffes, bévues et boulettes, éditions Dupuis, 1977
Je ne veux pas imaginer un sinistre chez moi. J'irais certainement sauver mes originaux en priorité, mais c'est un cauchemar rien que de penser que ça puisse arriver. Je préférerais disparaître avec mes collections que de survivre et ne plus les avoir autour de moi : un peu comme dans le livre de Ray Bradbury, Fahrenheit 451.

Joseph Mugnaini, dessin de première de couverture de la première édition de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Ballantine Books edition, 1953
Pour voir la bande-annonce du film éponyme de François Truffaut : Vidéos Bing
PH (en voix off...) : Eh bien voilà, cette propension frénétique à rassembler d'innombrables objets autour de lui, peut-être à s'y noyer, explique probablement la profusion d'éléments dans les compositions graphiques de Jean Solé : plus d'espace dans les remises, plus une place sur les étagères, plus un espace libre sur les planches. Un agrégat délirant de trucs, de machins et de bidules sans aucune utilité mais absolument indispensables. C'est certainement une des substances essentielles de la créativité débordante du dessinateur, dont le talent lissa tout ça dans une fluidité salvatrice aux brises quelquefois polaires, dans des gerbes d'encre dégoulinantes dans lesquelles on trouva une sacrée dose de fraîcheur (une douche au Fluide Glacial, ça vous réveille un mort...). Cette période bénie des seventies me laisse méditatif dans une sorte de vague à l'âme, avec une pointe de nostalgie face au grandiose de ce qui fut.

Jean Solé, dessin de couverture, revue Pilote #729, 1973

Jean Solé, dessin numérique sur Macintosh, 1985 – in Animaleries et compagnie, éditions Vents d'Ouest, 1991
JS (ultime commentaire spontané de cet ultime dessin...) : Ah oui... Je l'ai fait sur un des tout premiers Macintosh, un 128k, directement à la souris, un très vieux modèle avec des disquettes qu'il fallait changer. Un concours avait été organisé auprès des auteurs de BD et autres artistes, au moment de la première Apple Expo au Cnit à la Défense, en 1985. Pour le concours, j'avais dessiné une souris : oui, oui, j'avais dessiné une souris à la souris ! Je me souviens que Josiane Balasko était venue faire un dessin, Philippe Bertrand, Margerin... et j'ai gagné. Le lot, ça a été ce fameux ordinateur personnel 128k. Je suis revenu chez moi avec une valoche, l'ordi dedans. Je l'ai posé dans un coin de mon atelier, pour être franc, j'en avais pas grand-chose à faire. Mais mon fils Vincent, qui était très jeune à l'époque, 10 ou 11 ans, s'en est tout de suite emparé. Il a été passionné par ça, comme un dingue. Il a tout pigé très vite, du coup c'est lui qui m'a initié, et moi j'ai initié Gotlib.
Ça m'a intéressé parce qu'il y avait les pixels (l'ordi, pas Gotlib...), que je ne pouvais pas faire à la main. J'ai fait des centaines de dessins à la souris, et c'est donc avec un ordi Apple 128k que j'ai dessiné le dessin au-dessus, avec la pancarte « À suivre ».

In 1984, Steve Jobs et Steve Wozniak, cofondateurs d'Apple, entourant John Sculley, le patron de l'époque, présentent l'ordinateur Apple IIc. © Sal Veder/AP/SIPA. Source : lesechos.fr
Les nostalgiques de l'archéologie de l'informatique peuvent regarder un reportage d'époque sur Apple Expo 1985, avec un extrait de la conférence de Steve Jobs (oui, oui !), la participation du directeur France d'Apple (et son beau blouson blanc de directeur de laboratoire, son faux air de Thierry Le Luron...), Aldo Reset / un pirate (déjà ?), des professionnels du droit (re-déjà ?), des ingénieurs, des techniciens (abscons évidemment), Joël de Rosnay comme représentant du secteur scientifique (ouf, on respire !), des centaines d'auditeurs bouleversés d'émotion (on s'en serait douté) : bref, une archive sous amphétamines pixelisées, un aréopage d'experts divers et variés pour un « programme de débat informatif où on se jette des fleurs et des pommes » (des pommes ? Tiens donc...).
Premiers instants de vie d'une invention qui nous tient aujourd'hui comme des esclaves si nous n'y prenons garde : le premier péché du monde, l'ordinateur personnel ! Apple Expo 1985

Ordinateur Macintosh 128k (dit « le cube ») et équipements, 1984 (source : narodnatribuna.info)