Dans la collection de Jan
Description
Hansel et Gretel
Inscriptions / Signatures
Oui
Commentaire
Il y a au moins deux façons d’entrer dans Hansel et Gretel. La première est celle de l’enfance : la peur tenue à distance, le conte raconté par un père ou une mère, la forêt, les miettes, les oiseaux, la maison de pain d’épice. C’est une peur apprivoisée, presque rassurante, dans laquelle une morale peut se glisser doucement. Mais une autre lecture reste toujours possible, et Breccia comme Trillo la ramènent au premier plan. La dureté du conte réapparaît alors sans détour.
On a souvent relié l’origine du récit aux grandes famines qui ont frappé l’Europe au début du XIVe siècle. Cette hypothèse rappelle au moins une chose essentielle : Hansel et Gretel ne naît pas d’un imaginaire innocent. Il procède d’un monde où la misère peut pousser les adultes à sacrifier les plus faibles. D’où l’importance d’un détail : dans la tradition orale et dans certaines premières versions, c’est la mère elle-même — et non la marâtre — qui pousse le père à abandonner les enfants. Même les frères Grimm ont fini par atténuer cette cruauté en remplaçant la mère par une belle-mère. Breccia et Trillo reprennent cette version, mais ils ne l’adoucissent en rien.
Cette page le montre avec très peu de mots. Les oiseaux mangent les miettes. Le père conduit Hansel et Gretel plus profondément dans la forêt. Il les laisse derrière lui sous prétexte d’aller couper du beau bois. Le texte n’explique presque rien ; il redouble simplement ce que l’image montre déjà. Cette retenue renforce l’ambiguïté de la scène. Personne ne commente, personne n’excuse, personne ne protège.
Breccia pousse ici l’expérience graphique très loin. Les collages, les déchirures, les aplats heurtés, les figures parfois difficiles à lire ne composent pas un simple décor de conte. Ils fragmentent l’espace, brouillent les repères, déplacent sans cesse le regard. Le lecteur ne reçoit pas une image immédiatement stable : il doit reconnaître, relier, compléter. Cette incertitude n’est pas un simple effet de style. Elle appartient pleinement au récit et lui rend son opacité.
La couleur joue ici un rôle décisif. Dans certaines reproductions, elle paraît assourdie. Dans l’original, elle est bien plus tranchée, plus contrastée, parfois presque agressive. C’est là que les deux lectures du conte se croisent. D’un côté, la couleur retient quelque chose de l’enfance : elle attire, séduit, donne au récit son pouvoir de fascination. De l’autre, elle ne protège rien. Elle fait ressortir plus durement encore l’abandon, la tromperie et la peur. Chez Breccia, la couleur n’adoucit rien ; elle accentue encore la cruauté du conte.
Cette cruauté ne s’arrête pas aux adultes. Dans cette version, personne ne reste intact. Le père se laisse entraîner, la marâtre pousse au crime, et les enfants eux-mêmes ne sortent pas innocents de l’épreuve. Pour survivre, Gretel pousse la sorcière dans le feu. Puis, de retour avec l’or, Hansel et Gretel veulent se venger de la marâtre. Le conte ne reconduit donc pas simplement une morale enfantine ; il montre comment la violence se déplace, se transmet et continue de résonner bien après la dernière page. Le père lui-même n’apparaît plus comme une figure d’autorité, mais comme un être sans consistance, instrument du mal que d’autres lui dictent.
Il n’est donc pas étonnant que ce conte continue d’être lu, réinterprété et transmis aujourd’hui encore. Entre sa version sucrée et sa version cruelle, il garde intacte sa puissance d’inquiétude. Breccia et Trillo ne l’emploient pas pour formuler une morale, mais pour en exposer les zones d’ombre : l’abandon, la peur, la survie, et cette violence qui circule au cœur même des liens familiaux.
On a souvent relié l’origine du récit aux grandes famines qui ont frappé l’Europe au début du XIVe siècle. Cette hypothèse rappelle au moins une chose essentielle : Hansel et Gretel ne naît pas d’un imaginaire innocent. Il procède d’un monde où la misère peut pousser les adultes à sacrifier les plus faibles. D’où l’importance d’un détail : dans la tradition orale et dans certaines premières versions, c’est la mère elle-même — et non la marâtre — qui pousse le père à abandonner les enfants. Même les frères Grimm ont fini par atténuer cette cruauté en remplaçant la mère par une belle-mère. Breccia et Trillo reprennent cette version, mais ils ne l’adoucissent en rien.
Cette page le montre avec très peu de mots. Les oiseaux mangent les miettes. Le père conduit Hansel et Gretel plus profondément dans la forêt. Il les laisse derrière lui sous prétexte d’aller couper du beau bois. Le texte n’explique presque rien ; il redouble simplement ce que l’image montre déjà. Cette retenue renforce l’ambiguïté de la scène. Personne ne commente, personne n’excuse, personne ne protège.
Breccia pousse ici l’expérience graphique très loin. Les collages, les déchirures, les aplats heurtés, les figures parfois difficiles à lire ne composent pas un simple décor de conte. Ils fragmentent l’espace, brouillent les repères, déplacent sans cesse le regard. Le lecteur ne reçoit pas une image immédiatement stable : il doit reconnaître, relier, compléter. Cette incertitude n’est pas un simple effet de style. Elle appartient pleinement au récit et lui rend son opacité.
La couleur joue ici un rôle décisif. Dans certaines reproductions, elle paraît assourdie. Dans l’original, elle est bien plus tranchée, plus contrastée, parfois presque agressive. C’est là que les deux lectures du conte se croisent. D’un côté, la couleur retient quelque chose de l’enfance : elle attire, séduit, donne au récit son pouvoir de fascination. De l’autre, elle ne protège rien. Elle fait ressortir plus durement encore l’abandon, la tromperie et la peur. Chez Breccia, la couleur n’adoucit rien ; elle accentue encore la cruauté du conte.
Cette cruauté ne s’arrête pas aux adultes. Dans cette version, personne ne reste intact. Le père se laisse entraîner, la marâtre pousse au crime, et les enfants eux-mêmes ne sortent pas innocents de l’épreuve. Pour survivre, Gretel pousse la sorcière dans le feu. Puis, de retour avec l’or, Hansel et Gretel veulent se venger de la marâtre. Le conte ne reconduit donc pas simplement une morale enfantine ; il montre comment la violence se déplace, se transmet et continue de résonner bien après la dernière page. Le père lui-même n’apparaît plus comme une figure d’autorité, mais comme un être sans consistance, instrument du mal que d’autres lui dictent.
Il n’est donc pas étonnant que ce conte continue d’être lu, réinterprété et transmis aujourd’hui encore. Entre sa version sucrée et sa version cruelle, il garde intacte sa puissance d’inquiétude. Breccia et Trillo ne l’emploient pas pour formuler une morale, mais pour en exposer les zones d’ombre : l’abandon, la peur, la survie, et cette violence qui circule au cœur même des liens familiaux.
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A propos de Alberto Breccia
Alberto Breccia est un auteur de bande dessinée argentin. D'abord influencé par la bande dessinée d'aventures nord-américaine (Milton Caniff), il se forge un style très personnel et en constante évolution, qui emprunte à l'art grotesque, à l'expressionnisme et au clair-obscur.