Dans la collection de beboun7
Roland Fleuri, Jean Sanitas, 1965 - Le cheval borgne de Hiss Hicker - Planche originale
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1965 - Le cheval borgne de Hiss Hicker

Planche originale
1965
Encre de Chine
39 x 63.5 cm (15.35 x 25 in.)
Ajoutée le 27/03/2026
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Planche publiée
Vaillant 1025

Description

Demie-Planche parue dans Vaillant 1025 du 3/01/1965

Commentaire

Ouest de papier : le western dans Vaillant

Dans Vaillant, le western n’est pas une simple catégorie : c’est un horizon. On y entre comme dans une lumière dure, où la poussière efface les fioritures pour ne laisser que l’essentiel : le pas des chevaux, les silhouettes allongées par le soleil et le coup sec des décisions. Au fil des années, Vaillant façonne cette géographie à sa mesure, par des séries qui en fixent l’âme populaire — héroïque, droite, parfois farouche, toujours lisible.
D’abord, Sam Billie Bill. Dessiné par Lucien Nortier, le jeune orphelin devenu justicier parcourt l’Ouest en longues foulées réalistes : une écriture simple et ample, des cadrages francs, une élégance sans apprêt.
Puis vient Davy Crockett. Né en 1957 sous la plume de Jean Ollivier, d’abord dessiné par E. T. Coelho, puis longuement par Kline, le trappeur légendaire glisse son canoë dans le courant de l’hebdomadaire. Davy Crockett fait circuler la grande aventure dans un tempo feuilletonesque : chapitres qui s’emboîtent, périls qui reviennent, lignes nettes de Kline guidant l’œil vers l’issue.
Enfin, Teddy Ted. Après une naissance en 1963 (scénarios de Jacques Kamb, dessins d’Yves Roy), le cow boy passe entre les mains de Gérald Forton et Roger Lécureux, qui l’emportent vers une amplitude graphique et rythmique nouvelle. De 1963 à 1975, Teddy Ted impose la vitesse. Sous Forton, les chevaux prennent le cadre d’assaut, la poussière se fait graphisme, le mouvement devient style ; la série naît en 1963 et court jusqu’au milieu des années 1970, quand l’hebdomadaire change d’époque.

À l’ombre de ces trois pôles, le journal fait vivre un second réseau : celui des récits courts, éclats brefs où l’on condense la dramaturgie du genre en quelques pages.

Quatre éclats : les récits courts de Roland Fleuri (1964 1965)

Roland Fleuri, dessinateur complètement oublié, est de ceux qui savent dire beaucoup en très peu. Entre 1964 et 1965, il place dans Vaillant quatre récits en quatre planches chacun :
— La ballade de l’homme calme (n°1004, 1964, scénario Mora) ;
— La ruse du vice amiral Almonde (n°1021, 1964, scénario Guérin) ;
— Le cheval borgne de Hiss Hicker (n°1025, 1965, scénario Sanitas) ;
— La buse et la colombe (n°1028, 1965, scénario Ollivier).
Fleuri, est l’orfèvre du bref. En quelques bandes, il rejoint, par la tangente, la même respiration que ses aînés : tenir la ligne claire de l’action, laisser le lecteur entendre les sabots sans surcharger la phrase. Ces récits ont la densité d’un galop court : un décor réduit au nécessaire, des diagonales qui tranchent, des noirs qui cernent la décision.

Analyse graphique

Dans cette demi planche en 4 cases (mais de très grand format !), Roland Fleuri déploie un art du récit visuel où chaque case semble taillée dans la roche sèche d’un paysage de l’Ouest.

La première case offre un calme trompeur. Le décor s’ouvre large, un troupeau avance à pas mesurés, et un cavalier mène la route. Les bovins dessinent une procession horizontale, lourde, presque minérale, tandis que la silhouette du cheval, plus sombre, découpe le premier plan. Le paysage environnant, réduit à quelques reliefs et un sol blanc balayé de reflets bleutés, donne l’impression d’un monde où la chaleur efface les détails, ne laissant subsister que l’essentiel : les formes, les gestes, la trajectoire.
L’orage éclate dans la deuxième case. Là, le trait se brise, les diagonales s’imposent, la scène bascule d’un seul coup. Le cheval se dresse, les antérieurs levés, tandis que le cavalier tente de conserver la maîtrise du mouvement. La composition entière se penche vers la droite, guidée par la trajectoire invisible mais sensible du projectile qui traverse la case. Fleuri travaille ses noirs comme des éclats : masses d’ombre sur l’animal, aplats sombres des arbres, contrastes abrupts contre le blanc éclatant du sol. Cette rupture brutale, en quelques lignes seulement, transforme l’espace en une arène soudaine où le danger impose son rythme.
Dans la case suivante, le dessin se fait plus attentif au mouvement. Le cheval avance d’un pas ferme, et Fleuri accentue ses volumes d’un encrage dense, comme si la lumière glissait sur les muscles étirés. L’arrière plan s’allège encore : quelques masses rocheuses, un ciel que le bleu léger vient suggérer plus qu’illustrer.
Dans la case finale, deux silhouettes sur leurs montures traversent un terrain plus accidenté, bordé par des arbres dont les troncs torsadés ajoutent une tension supplémentaire. Ici encore, le bleu posé en lavis ne sert pas à colorer, mais à respirer : il libère de l’espace, ouvre un horizon, et accentue l’impression d’élan. Un grand pan noir — peut être un vêtement, peut être une présence surgissant dans l’urgence de la poursuite — traverse la composition comme une bannière dramatique.

Ce qui frappe, dans cette demi planche, est l’économie du discours graphique : peu de décors, des gestes nets, des masses contrastées, des bleus légers qui sculptent silencieusement la géographie. Fleuri tranche ses scènes comme des éclats de récit : un calme tendu, une cassure soudaine, un mouvement incontrôlable, une fuite haletante. Tout se joue dans l’équilibre entre le blanc du papier et le noir de l’encre, entre la raideur des ombres et la fluidité des silhouettes en course. Ainsi, cette demi planche n’est pas seulement un fragment de western : c’est une petite mécanique de tension, montée avec une précision d’orfèvre et animée par le rythme du trait. Une scène brève, mais qui porte en elle la respiration entière d’un récit d’aventure.

Ainsi, dans la grande fresque western publiée par Vaillant, Le cheval borgne de Hiss Hicker de Roland Fleuri apparait comme un éclat : bref, intense et solidement ancré dans le genre. Ces histoires, aujourd’hui oubliées, continuent pourtant de témoigner de ce qui faisait la force de Vaillant : une capacité rare à mêler aventure populaire, imaginaire collectif et diversité graphique, dans un esprit profondément attaché au plaisir du récit.

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