La Caste des Méta-Barons. Si loin, si proche

14 février 2017,  par  William Blanc

 

La caste des Méta-Barons (1992-2003), préquelle de la série L'Incal (1980-1988), reste une bande dessinée hors-norme ayant pour cadre un univers futuriste baroque et sanglant, dans lequel une dynastie des guerriers tente de survivre en s'imposant des règles inhumaines qui exigent que le fils (ou la fille) s'automutile et tue son père pour prouver sa capacité à survivre.

Et pourtant, le lecteur y navigue comme s'il était dans un univers proche. La lire, c'est un peu comme regarder un trans-trav au cinéma, un effet qui utilise à la fois un travelling arrière et un zoom avant et qui provoque l'agrandissement d'un objet au centre de l'image alors que le décor s'éloigne.

 

Jodorowky Alexandro (scénario), Giménez Juan (dessins), La Caste des Méta-Barons, 1992-2003.

 

Pour parvenir à une telle tension entre l'altérité et la familiarité, le duo formé par Alexandro Jodorowsky (au scénario) et Juan Giménez (au dessin) a su puiser à la fois dans une esthétique de science-fiction tout en y ajoutant des éléments tirés du Moyen âge (du moins comme nous l'imaginons) afin que le lecteur se retrouve plongé dans un monde dont il connait les codes.

Car les aventures tragiques des Méta-Barons ressemblent à un vieux roman de chevalerie. Pareillement, les auteurs se plaisent à placer, ça et là, des personnages qui en évoquent d'emblée d'autres que nous connaissons bien. Le duo des deux robots témoins de la destinée de La caste des Méta-Barons, Tonto et Lothar, rappellent immanquablement Z-6PO et R2-D2 de La guerre des étoiles. Quant aux sorcières Shabda Oud, elles ne sont pas sans évoquer les mères Bene Gesserit du roman Dune (1965) de Frank Herbert que Jodorowsky avait voulu adapter (sans succès) pour le grand écran en 1975.

 

Jodorowsky Alexandro (scénario), Giménez Juan (dessins), Othon le trisaïeul, 1992. Ici, l'influence des costumes de samouraïs est évidente. Le Moyen âge de l'univers des Méta-Barons évoque également une période plus violente que la nôtre durant laquelle le fils doit tuer le père pour survivre.

 

Mais le Moyen âge est aussi utilisé par les auteurs pour provoquer un effet d'éloignement. Comme l'avait expliqué le spécialiste de littérature médiéval Paul Zumthor, « Notre Moyen Âge englobe à la fois un passé proche et lointain ; étranger, mais voisin. » (Paul Zumthor, "Parler du Moyen Âge", 1980, p. 36.).

Un chevalier évoque quelque chose à la fois évident et bizarre, un objet connu, mais rappelant également à la fois le rêve d'un ailleurs et le rejet fasciné d'un monde d'apparence bien plus violent que le notre. C'est exactement ce qu'explique Juan Giménez dans La maison des ancêtres (2000), livre d'entretiens consacré à la conception de La caste des Méta-Barons :

Ce qui m'a frappé dans la lecture du scénario d'Alexandro, c'est le mélange parfaitement réussi de technologies futuristes et d'archaïsmes médiévaux. En outre, c'était une histoire de science-fiction, certes, mais qui racontait le passé d'un héros. J’ai cherché à donner une représentation graphique maximale de ces éléments contrastés, hybrides et porteurs en cela d'une nouvelle forme de réalité.

On le voit ici, la tension entre le familier et l'insolite, poussée à son extrême, permet de créer l'impression d'être dans un univers totalement original, à la fois déroutant et proche. L'effet est d'autant plus fort que les créateurs de La caste des Méta-Barons marient cet imaginaire chevaleresque avec des motifs et des archétypes orientaux, comme celui des samouraïs. Ces derniers constituent le parfait élément étranger, mélangeant à la fois l'altérité médiévale (des chevaliers d'un autre temps) et orientale (les habitants d'un autre espace  géographique), comme l'explique à nouveau très bien Juan Giménez, revendiquant :

"le recours à un certain exotisme […] notamment la culture et l'art japonais, le Méta-Baron n'étant pas sans filiation avec les samouraïs [Jodoroswy fait lui-même la comparaison régulièrement. NdA] et les arts martiaux. L'esthétique des derniers films de Kurosawa m'a fourni une extraordinaire source d'inspiration."

Juan Giménez veut sans doute parler ici de Kagemusha, l'ombre du guerrier (1980) et de Ran (1985) film pour lequel le réalisateur japonais Akira Kurosawa a produit un grand nombre de peintures préparatoires qui lui ont servi également de story-board.

Kurosawa Akira, Peinture préparatoire au film Ran.

 

Mais est-on toujours, avec une telle source d'inspirations, dans un monde étrange et éloigné ? Rien n'est moins certain.

Tout d'abord, Ran est une adaptation de la pièce médiévale de William Shakespeare Le Roi Lear (1606). De plus, les films du maître japonais sont devenus, dès les années 1960, extraordinairement populaires en Occident, au point d'inspirer Georges Lucas qui en tirera ses deux héros droïdes (Z-6PO et R2-D2 sont inspirés de deux personnages du film d'Akira Kurosawa, La forteresse cachée – 1958) et ses chevaliers Jedi (le réalisateur américain, bouclant ainsi la boucle, aidera au financement de Kagemusha). Cet "Autre" vers lequel nous propose de nous emmener le duo Jodorowsky-Giménez est en fait bien familier. Il est là, assis à côté de nous, et nous le regardons, fasciné de pouvoir l'approcher de si près.

 

Vous pouvez retrouver les œuvres originales de Juan Giménez sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

 

L'esthétique des films d'Akira Kurosawa se retrouve également dans la préquelle de La caste des Méta-barons. Cette bataille tirée de l'album Dayal, le Premier Ancêtre (2007), dessinée par Das Pastoras, évoque celle de Ran. On reconnaît notamment les sashimono, bannières accrochées au dos de l'armure des guerriers et portant le symbole héraldique propre à chaque clan.
Kurosawa Akira, Ran, 1985

 

 

William Blanc

6 commentaires
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William
William

Merci Zibbhebu. Content que ce modeste article vous incite à lire une BD que je trouve magnifique ;-)

Posté le: 25/02/17 02:19
Zibbhebu
Zibbhebu

Hé bien cet article me convainc qu'il faut que je comble mes lacunes et que je lise la série qui je ne sais pourquoi ne m'avait jamais tenté.

Posté le: 24/02/17 20:01
William
William

Merci Fazo... je l'attends aussi avec impatience :-D

Posté le: 23/02/17 23:47
fazo
fazo

Très sympa (comme toujours...) et j'attends avec impatiente le nouvel opus illustré par Esad Ribic dans ce style médiéval-futuriste exprimé ci-dessus, cela risque d'envoyer les buchettes !

Posté le: 23/02/17 17:08
William
William

Merci Difool ;-)

Posté le: 16/02/17 10:55
Difool
Difool

Merci pour cet article très érudit et fort instructif !

Posté le: 16/02/17 07:03