Rencontre avec Robin Recht

30 novembre 2018,  par  2DGalleries

 

 

Robin Recht signe aujourd'hui son retour à l'Heroic Fantasy, avec l'adaptation dans la série Conan le Cimmérien (Glénat) d'une nouvelle de Robert E. Howard  : La Fille du géant du gel.

 

Il partage quelques unes de ses créations dans sa galerie 2DG et nous sommes allés à sa rencontre à travers un Si...si...si... adapté à cette occasion :

 


 

Si tu devais citer les auteurs qui ont eu une influence sur toi ?

 

En bande dessinée, il y a Régis Loisel, sans hésiter. C'est un conteur naturel.  Loisel a largement contribué à l’émergence d’une nouvelle bande dessinée à la fin des années 80. Avec lui, le langage cinématographique entrait de manière cohérente dans la BD. Il a amené un vrai point de vue dans les axes, dans les valeurs de plans, dans les cadrages.

 

J'ai découvert ses story-boards sur Peter Pan lorsque j’avais 17 ans et j'ai énormément appris. En observant ses choix, j'ai compris petit à petit comment définir et créer l'émotion avec des cases de bd.

 

Avec l’édition de ses boards, Loisel a réussi à faire le don d’un livre qui traduisait son travail de manière très accessible. Cela m'a beaucoup fait progresser et c'est peu de le dire... Mais ça, il ne le saura jamais ! (rires).

 

 

 

 

Travail de Régis Loisel sur Peter Pan 

 

 

 

 

Plus tard la découverte du travail de Frank Miller a également été un choc. A la lecture de Batman : The Dark Knight (traduit à l’époque par Zenda), je n’ai pas compris ce qui m'arrivait ! C’était si puissant... Si ambitieux.. Si punk.

Cela rendait tout ce que j'avais découvert avant complètement obsolète. Il y avait un ton, une humeur qui m'ont vraiment impressionné.

 

Miller, c’est l’incarnation de la célèbre phrase de Céline: “Le style c’est final.”

 

 

 

 

 

Frank Miller, Batman: The Dark Knight Returns
 

 

 

 

Et au-dessus de moi plane également l’ombre de Sergio Leone.

 

Son lyrisme a créé mon esthétisme. Le bon, la brute et le truand (son chef d’oeuvre, selon moi) est un manifeste de style. Il ne fait pas que raconter une histoire, il impose un regard, un impressionnisme dans l’art total qu’est le cinéma.

Je ne serais sans doute pas la personne que je suis sans avoir vu ce film et je n’aurais pas les mêmes ambitions, c’est certain.


 


 

Si tu avais le pouvoir de devenir, pour quelques instants, un autre auteur de BD ?

 

Plus jeune, j’aurais pu citer un auteur différent chaque jour.

 

Beaucoup m’ont inspiré et fait rêver. Bien évidemment les auteurs cités plus haut en font partie mais également des artistes moins connus aujourd’hui comme Seron, Luguy ou Gos dont les albums ont marqué mon enfance. Et Rosinski bien sûr…

 

 

 

 

G. Rosinski, Thorgal "Au delà des ombres" (Le Lombard) 

 

 

 

J’ai maintenant laissé ce besoin d’être un autre derrière moi et pris conscience qu’avec chaque nouvel album je pouvais me ré-inventer en tant qu’auteur. Le liant entre tous ces styles, c’est je crois une ambition dans la narration et un lyrisme dans la mise en scène.

 

Même dans Désintégration (Ndlr : Journal d’un conseiller politique, publié chez Delcourt) , beaucoup plus austère par exemple que Conan de par son sujet, je me suis laissé emporté par ce lyrisme. C’est dans mon ADN, tout ce qui élève la beauté me touche.

 

 

2DG :

Ton adaptation d’une nouvelle de Conan le cimmérien, La fille du géant du gel, va paraître prochainement chez Glénat.

 

 

 

Visuel de couverture, La fille du géant du gel (R. Recht, éd. Glénat)

 

 

Le créateur de Conan, Robert E. Howard est aujourd’hui considéré comme l'un des pères fondateurs de la littérature fantastique moderne au même titre que J.R.R Tolkien ou H.P Lovecraft.


 

 

Si tu pouvais lui poser une question ?

 

Je ne crois pas que je lui poserais de question. Je le remercierais simplement d’être venu avec autant de présents pour nous dans sa hotte. Tous ces grands auteurs ont tellement donné !

 

Michael Moorcock, m’a un jour confié à travers une métaphore très juste quel était le devoir d'un artiste. Selon lui, chaque artiste puise dans le "grand pot de confiture" de la création pour trouver sa propre voie. Le devoir d’un artiste est donc d’essayer de remettre dans ce fameux pot plus que ce qu’il n'a pris afin de nourrir à son tour la créativité des générations suivantes.  J'adhère totalement à cette idée.

 

Pour revenir à la question et être parfaitement honnête, j’aimerais plutôt dialoguer avec John Milius (Ndlr : réalisateur américain du film “Conan le Barbare”, 1982) qu’avec Robert Howard.

Un vrai puriste du personnage de Conan comme Patrice Louinet me vouerait sans doute aux gémonies, mais je préfère la vision de Milius sur Conan.

 

 

 

 

John Milius dirigeant Arnold Schwarzenegger sur le tournage de Conan le Barbare

 

 

 

Elle est plus proche de ma sensibilité. Il y a une élévation presque philosophique du personnage. L’aventure l'intéresse finalement moins que ce qu’incarne Conan comme valeurs.

 

Milius est un vrai libertarien américain, une position politique totalement étrange pour la majorité des français. Impossible à placer sur notre échiquier politique. L’idéal libertarien, c’est l’individu et la conscience tragique du monde. Conan est bien sûr un formidable personnage pour incarner ces valeurs !

 

Mon ambition dans La fille du géant du gel s’inscrit vraiment dans les pas de Milius, Conan tel que je le vois est un corps en mouvement qui refuse la fatalité d'un destin incarné par la déésse Atali.

C’est une puissance de vie qui par pur instinct résiste au monde et qui finit par le dominer. 

 

 

 

 

La Fille du Géant du gel , illustration (R. Recht, 2018)
 

 

 

 

 

Si tu avais (ou avais eu) l’occasion de travailler avec un écrivain de ton choix ?

 

Il y en aurait tellement. Je pense immédiatement à Umberto Eco,  Victor Hugo, ou encore Jack London…

Ils font partie de ces auteurs dont le regard est d'une grande pertinence tout en étant très personnel. Il y a trop de talents pour pouvoir établir une liste. Au fond j’aimerais travailler avec toutes les personnes qui ont le courage d’être singuliers dans un monde qui a toujours valorisé la soumission sous quelques ciels que ce soit.

 

 

 

Jack London, écrivain et aventurier

 

 

 

Et malheureusement ce goût de la différence se perd dans une société qui est de plus en plus formatée.

Aujourd’hui, je vois surtout des auteurs qui valident ce que le public attend, comme une boucle de consentement satisfaisante et sans risque. Ils sont bien aidés par les éditeurs… Il faut le reconnaître.

 


 

2DG :

Après l'adaptation à succès du Elric de Michael Moorcock, c’est un autre héros mythique de la fantasy auquel tu prêtes ta vision. Ce genre connaît aujourd’hui une popularité sans précédent.

 

On t’a récemment vu à l’oeuvre dans des domaines très éclectiques : la bande dessinée historico-ésoterique (Le troisième testament / Glénat), la chronique politique (Désintégration / Delcourt), et même scénariste story-boarder sur une adaptation de Notre-Dame de Paris (Notre-Dame / Glénat).

 

Pourtant de Totendom à Elric et aujourd’hui Conan la Fantasy reste un fil conducteur important dans ta carrière.


 

Si tu devais expliquer cet attrait ?

 

Pour moi, la Fantasy c’est la part de rêverie que nous pouvons porter sur l’histoire du monde.

J’aime l’histoire et j’aime la poésie alors tout naturellement j’aime passionnément ce genre. Cette culture m’a constitué. c'est un attachement viscéral, tendre, nostalgique, sérieux, intègre et exigeant. La fantasy, c’est ma terre d’enfance et d’accueil et j’essaye d’en être digne, de lui rendre tout ce qu’elle m’a donné.

 

Conan ou un dragon, pour moi, ce n’est pas seulement super cool, c’est important!

 

 

 

 

Conan et sa filiation (spirituelle?) par Robin Recht

 

 

 

 

En BD, je trouve que la Fantasy a trop payé son tribut au divertissement ou au “cool”. J’aime moi aussi être diverti, mais il me semble que l’omniprésence de cette légèreté a lentement vidé le genre de ses possibilités poétiques ou philosophiques.

 

Il y a trop souvent un manque d’ambition. Et j’ai la sensation que l’ensemble de la chaîne, des auteurs aux lecteurs, se sont finalement accommodés de ce qu’est devenu aujourd’hui ce genre. Dans le meilleur des cas un divertissement léger ou une façon de revivre avec nostalgie les parties de jeux de rôle de notre enfance.

 

Peut être n’est ce qu’un reflet de nos sociétés qui ne croient plus beaucoup à la poésie ou aux forces de l’esprit. Là encore, il manque des résistants. Il faut d'autres oeuvres comme le Conan de Milius ou le Excalibur de John Boorman.

 

 

 

Affiche du film Excalibur (1981)

 

 

 

L’Incal de Jodorowsky et Moebius ou la gloire d’Hera de Le Tendre et Rossi, sont pourtant des exemples de mariages réussis entre récits de genre, ambition artistique, poésie et divertissement.

 

Mais peut être que les grands auteurs ont temporairement déserté la bd de genre pour aller vers d’autres cieux ...

 

 

Si tu avais pu choisir un autre métier, ce serait lequel ?

 

Aucun, vraiment aucun. La vie me permet de vivre mon rêve d’enfance. Que souhaiter de mieux?

 

 

 

2DGalleries

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4 commentaires
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fazo
fazo

A oui très sympa comme toujours, et une belle découverte pour moi.

Posté le: 09/12/18 00:06
9A
9A

Une interview des plus intéressantes, merci !

Posté le: 02/12/18 16:57
Bobby75
Bobby75

Hâte de voir l'accrochage de vos planches de Conan d'ici quelques jours :)

Posté le: 02/12/18 16:49
Koikeski
Koikeski

Merci pour cet interview!

Posté le: 02/12/18 09:50