Doctor Strange, le magicien psychédélique

16 décembre 2016,  par  William Blanc

 

Lorsqu'il apparaît pour la première fois en juillet 1963 dans Strange Tales 110, Doctor Strange peut sembler être une parfaite réplique du magicien Mandrake, comic-strip créé pour la presse en 1934 par Lee Falk (qui imaginera plus tard The Phantom).

Après tout, outre l'apparence de dandy, les deux hommes sont de richissimes playboys versés dans les arts mystiques. Mais, malgré cet aspect démodé, le personnage de Marvel va connaître un succès inattendu auprès des étudiants américains de ce début des années 1960.

 En effet, au même moment, beaucoup de membres de la génération du baby-boom rompent avec la foi de leurs parents dans le progrès et le christianisme occidental. Certains se plongent alors à la recherche d'une altérité associée à la magie (opposée au rationalisme), que ce soit dans un Moyen âge fantasmé (les premières fêtes médiévales apparaissent sur les campus américains à cette époque) ou bien dans l'Orient vu depuis le XVIIIe siècle comme une terre de mystère.

Cette quête d'une autre vision du monde s'accompagne souvent de prise de drogues hallucinogènes (parfois elles-mêmes importées des pays orientaux) censées ouvrir les "portes de la perception" (cf psychédélisme, terme inventé en 1956 par le psychiatre Humphry Osmond) des esprits occidentaux trop cartésiens.

Lee Stan (scénario), Ditko Steve (scénario et dessins), Strange Tales, 116, octobre 1963. Sur cette image, l’influence du surréalisme et de Dali assez évidente. On note également que sur la page de gauche, Stan Lee évoque le grand nombre de lettres de fans demandant que Doctor Strange bénéficie d'une série propre (le personnage est apparu dans Strange Tales 110, quelques mois plus tôt), preuve de son immédiate popularité.

 

Doctor Strange est à l'image de cette nouvelle génération en quête d'autres mondes. Tout d'abord, à la différence de nombreux super-héros créé au même moment par Marvel, ses pouvoirs ne sont pas dus à l'emploi d'une technologie (comme Iron Man, mais aussi Batman chez DC Comics), ni le fruit d'un procédé scientifique voulu ou accidentel (Captain America, dont nous avons parlé ici, mais aussi les 4 Fantastiques), mais à la magie qu'il a apprise en Orient (évidemment), auprès d’un gourou qui annonce ceux auprès desquels se rendront par la suite de grandes personnalités de la génération des années 1960, Beatles en tête.

De plus, Doctor Strange habite dans Greenwich Village (et ce dès sa première apparition), un quartier de New York associé à cette époque à la bohème artistique, fréquenté autant par les auteurs de la Beat Generation (William S. Burroughs ou Allen Ginsberg), mais aussi par le peintre expressionniste abstrait Jackson Pollock. Au moment où Steve Ditko publie les premières aventures du magicien de Marvel, le Village est en train de devenir un lieu important de la contre-culture hippie où l’on croise régulièrement des figures comme Bob Dylan.

Les dessins des premiers épisodes de Doctor Strange reflètent fortement cette ambiance psychédélique. On y voit des cases parcourues de formes géométriques et abstraites, qui, selon l’historien des comics Bradford W. Wright (dans son livre Comic Book Nation : The Transformation of Youth Culture in America), s’inspirent directement des peintures de Salvador Dalí. L’hypothèse mérite d’être retenue. En effet Dalí était très populaire à New York (où se situait le siège des éditions Marvel) et s’y rendra notamment en 1965 où il rencontrera Andy Warhol. De plus, le surréalisme (courant auquel le peintre appartenait) aimait critiquer le rationalisme occidental et insistait – comme les hippies, mais bien avant eux – sur l’aspect « magique » de la création artistique.  

Claremont Chris (scénario), Colan Gene (dessins), Doctor Strange, 43, octobre 1980.

 

Le récent film de l'univers cinématique Marvel fait lui aussi allusion à ce lien entre le personnage de Doctor Strange et le psychédélisme. Tout d'abord, l'équipe du long-métrage a pris un malin plaisir à inclure nombre de scènes surréalistes dans lesquelles des villes entières se distordent du fait de la magie. Des scènes qui rappellent tout autant les images les plus hallucinées de Ditko que certains passages de films comme Matrix ou Inception.

Lorsque, Christine Palmer, l'amie de Doctor Strange, apprend qu'il est allé s'instruire dans les arts magiques à Katmandou, elle s'exclame : "Katmandou, comme la chanson de Bob Segers ?" .

En effet dans les années 1970, plusieurs artistes pop de la génération hippie (comme Segers en 1975, mais aussi Cat Stevens en 1970) ont consacré des balades à la ville du Népal devenue le symbole des babas cool.

C'est également le cas dans la chanson française comme dans Marche à l'ombre (1980) de Renaud, dans lequel le chanteur dit à son ami "Bob" à propos du hippie qui vient vers eux : "tu vas voir qu'à tous les coups y va nous taper cent balles, pour s'barrer à Katmandou ou au Népal."

L'autre clin d'œil a lieu lors du caméo de Stan Lee (l'ancien éditeur apparaît dans tous les films Marvel) sur lequel bute Doctor Strange et son allié, Karl Mordo, alors qu'il est en train de lire The Doors of perception (Les Portes de la perception) écrit en 1955 par Aldous Huxley (qui correspondait à l'époque avec Humphry Osmond).

Cet ouvrage traitant des expériences de l'auteur anglais avec le peyotl (plante aux propriétés psychotropes et hallucinogènes) est vite devenu l'un des livres de chevet de la génération psychédélique, inspirant par exemple le nom du groupe les Doors. En lisant le livre, Stan Lee s'écrit "C'est à mourir de rire !" ("It's hilarious !"). Manière de se moquer d'une époque révolue, ou bien d'assumer le psychédélisme joyeux dont le sorcier de Marvel comics est devenu le symbole ?

Derrickson Scott, Doctor Strange, 2016. Au premier plan, Stan Lee en train de lire The Doors of perception d’Huxley.

      

Quoi qu'il en soit, Doctor Strange a marqué l'industrie des comics en ouvrant la voie au développement d'autres super-héros magiciens. Entre 1966 et 1967, King Comics tente ainsi de relancer Mandrake, en comic-book cette fois. À partir de 1971, le Comic Code, en vigueur depuis 1954 (rappelez-vous, nous en parlions ici), s'adoucit et permet de nouveau aux éditeurs de comics d'aborder le genre de l’horreur.

Cette ouverture permet aux aventures de Doctor Strange de prendre un tournant plus occulte et plus sombre. Le sorcier affronte par exemple Dracula qui bénéficie depuis 1972 de sa propre série de comic-book (The Tomb of Dracula, dessinée par Gene Colan qui illustre aussi plusieurs numéros de Doctor Strange). L'ouverture des "portes de la perception" a ainsi initié l'ère des magiciens dans le 9e art américain.   

 

Claremont Chris (scénario), Colan Gene (dessins), Doctor Strange, 41, juin 1980. Les aventures de Doctor Strange prennent une tournure plus sombre alors que les règles du Comic Code s'allègent.

Vous pouvez retrouver les oeuvres originales de Steve Ditko sur le site 2dgalleries.com à cette adresse.

William Blanc

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